Partageux rencontre des personnes cabossées par notre société libérale, change leur identité et ne mentionne ni son nom, ni sa ville pour qu'on ne puisse les reconnaître. « Devant la servitude du travail à la chaîne ou la misère des bidonvilles, sans parler de la torture ou de la violence et des camps de concentration, le "c'est ainsi" que l'on peut prononcer avec Hegel devant les montagnes revêt la valeur d'une complicité criminelle. » (Pierre Bourdieu) La suite ici.

mercredi 25 février 2015

Le Fakir nouveau est arrivé !

Ne dites surtout pas à Julien Dray qu’ouvrir les magasins le dimanche est une régression sociale, ça le fout dans une de ces rognes ! « J’en ai assez d’une gauche qui ne sait plus être la gauche de libertés […] J’en ai assez de cette gauche des interdits, cette gauche même des envieux », tonne le vice-président socialiste d’Île-de-France (I-télé, 14/12/2014). C’est vrai, quoi ! À bas ces assassins de la liberté qui empêchent les précaires de délaisser librement leurs familles pour trimer sept jours par semaine au libre-service de lui et de ses amis. Si Julien a envie de s’acheter des montres à plus de 50 000 euros le dimanche, c’est bien son droit, non ?

La dernière cuvée de Fakir vient de sortir. Trois euros chez ton marchand de journaux. Avec un gros dossier sur des relations difficiles. « Les militants écolos ? Des « hippies ». Les cégétistes ? Des « stals ». Alors comment unir le rouge et le vert ? Comment lier, plutôt qu’opposer, justice sociale et exigence environnementale ? Comment réconcilier les « stals » et les « hippies » ? […] Comment imaginer une « écologie populaire » sans le mouvement ouvrier ? Et un mouvement ouvrier sans, demain, l’écologie populaire ?

Et une page pour rigoler. Où Fakir fait le rêve d’une gauche décomplexée. « #Je suis chômeur », « Je suis précaire », « je suis mère céli-bataire »… Alors que la France est encore sous le choc des attaques capitalistes, François Hollande en appelle à « l’union nationale ». « Nous ne céderons pas à la peur. La France continuera à descendre dans la rue. Grèves, occupations d’usines, ZAD… sont les meilleures réponses à la barbarie ultra-libérale. » 

« Comment un banquier a-t-il pu devenir ministre de l’Économie d’un gouvernement socialiste ? »  Martine Aubry demande des comptes. « Il ne faut pas se voiler la face, c’est le résultat de trente ans d’immigration massive de bourgeois au PS qui a rendu impossible la politique d’assimilation aux valeurs de la gauche. » Et d’agiter le spectre « du grand remplacement » des classes populaires par ces bourgeois qui « nient la lutte des classes ». Autant de futurs Macron en puissance. « On commence par s’éloigner du monde ouvrier, et on finit par brûler le code du travail. » 
———

Je fais de la chanson française. Pour satisfaire son aimable clientèle, Partageux n'hésite pas à vous mettre deux chansons pour le prix d’une. Le bonheur combien ça coûte ? Xavier Lacouture chante, Thierry Garcia gratte à côté et Éric Nadot Tranches de scène filme devant.

mardi 17 février 2015

Et si on écoutait les voix d'en bas ?

Le Front de Gauche aligne les branlées électorales avec une constance qui force le respect. Alors on a imaginé le truc si tellement génial qu'est le mouvement pour la 6e république. Avec un succès aussi balaise que les raclées électorales. On n’en est pas encore à 80 000 signatures électroniques après deux années à s’agiter sur ce thème ! Avant de me crucifier, note que je suis d’accord avec l’idée d’une transformation radicale des institutions.

Mais il y a des priorités si on souhaite avoir l’oreille de nos concitoyens. Alors, c’est quand qu’on arrête les conneries ? C’est quand qu’on cause de ce qui les préoccupe chaque jour ? En commençant par ceux qui dérouillent le plus. Pour faire le plein d'idées, quand le FdG voudra sortir du marasme, suffit d’aller écouter la queue devant le Resto du cœur. Ou suffit d'aller lire sur la toile.

Librellule raconte sa vie quotidienne. Je t'en donne quelques extraits pris ici et là sur son blogue.
 

« Vous n'avez reçu aucune offre, c'est parce que vos critères sont trop restrictifs. » […] Aide-à-domicile — Salaire souhaité minimum — Limoges et 20 kilomètres autour. Quels critères dois-je changer ? Demander plus ? Une heure ou deux de boulot à 50 kilomètres ? Dans toute la France? Au Botswana ? Changer l'intitulé du métier ? Technicienne spécialisée en toutes surfaces ? À n'importe quelle heure ? À n'importe quel prix ? […]

« Vous n'avez reçu aucune offre, vos critères sont trop sélectifs ! » Est-ce de ma faute ? Vais-je être pénalisée ? Radiée ? Le peu qu'on m'octroie va-t-il disparaître ? […]


Cher futur RSA. Je déclare :
— que mon cousin m'a donné trente euros le mois dernier.
— que ma sœur m'a envoyé un colis de confiture.
— que mon parent éloigné du Front National m'a offert trois livres qui m'ont servi de papier toilette. [...]


Définition du précaire. Il passe son temps à faire des papiers et à se justifier. […]


Quand vous entendez : mais du travail il y en a, tu ne cherches pas assez ! Tu dois mal te débrouiller ! Tu l'ouvres trop et c'est bien fait ! Les chômeurs sont des feignants et des profiteurs !


Dalipas raconte ses galères de quinquagénaire. On peut fouiller longuement dans les profondeurs de son blogue. C’est pas la matière qui manque. Hélas pour lui ! 

Dans sa réponse à ma demande d’aide, la Mairie de Montpellier me fait aimablement remarquer que l’an passé déjà j’ai bénéficié d’un « recours gracieux ». Sous-entendu « on va pas vous le refaire chaque année »… Et là je tombe le cul de ma chaise… Donc le recours gracieux n’est pas fonction de votre situation mais juste, tel un régime monarchique, une extrême bonté qui vous est très exceptionnellement octroyée on ne sait trop pourquoi ! On croit rêver, là… Mais où sont passés les beaux principes d’égalité de notre république ?

Je ne demande pas l’aumône ni la charité à une gracieuse majesté à laquelle j’aurais fait trois pas de révérence ! Je demande juste que soit examinée une situation aberrante qui exige de quelqu’un, qui ne gagne plus d’argent car privé d’emploi, qu’il s’acquitte d’une taxe qu’il ne peut pas payer.

Reporterre nous offre un entretien avec un paysan du Mali. Entretien intitulé : 
« L’origine du terrorisme, c’est l’exclusion sociale ». Autres cieux. Même détresse pour mêmes raisons. 

« Le monde rural en Afrique a été abandonné. La Banque mondiale et le FMI sont arrivés et ont décrété que les États africains n’avaient plus le droit de soutenir leur agriculture. Ils ont demandé l’ouverture des marchés, la libéralisation. Les agriculteurs se sont retrouvés dans une compétition féroce. En plus les intermédiaires sont apparus et ont pris une partie de leurs revenus. En vendant un sac de céréales, les paysans ne couvrent même plus leur coût de production. »
  

Et si on écoutait les voix d'en bas ?
———

Le maréchal des sans-logis, Remo Gary.

vendredi 13 février 2015

Valeurs, balivernes et vies difficiles

1960. Algérie. Ils enlèvent le voile d’une très jeune musulmane. Gloire de la mission civilisatrice... C’est Bernard Langlois qui a retouité la photo. En faisant remarquer, après son écœurement, qu’on avait mis des bandeaux noirs sur les yeux de nos valeureux militants laïques. Une recherche rapide m’a permis de retrouver cette photo non censurée. Une leçon de l’Histoire est que, malgré toute la force des forts, les faibles ont viré les colonisateurs.

« Devrais-je faire semblant d’accepter votre adhésion religieuse à une laïcité qui est devenue en réalité l’arme ultime et exclusive contre les musulmans de France ? Devrais-je faire semblant d’accepter votre mutisme lorsque l’école de la République s’attaque avec violence à des enfants de 8 et 10 ans parce que musulmans ? Devrais-je faire semblant d’accepter que vous détourniez le regard lorsque la police française, institution républicaine où le racisme est endémique, tout comme dans l’armée française, interroge ces mêmes enfants, comme on interrroge des criminels, sous la bienveillance de la ministre de l’Éducation ? » Abdel-Rahmène Azzouzi est chef de service au CHU d’Angers. Il met fin à son mandat de conseiller municipal. Il explique sa démission dans une lettre ouverte à ses collègues élus de la ville d'Angers.

Ça commence très mal, cet article de Télérama, avec Valls et l’éditorial du dernier numéro de Charlie. Du national-laïcisme, de l'intolérance bas du front qui pousse à la guerre civile.  On passe heureusement vite à des voix respectueuses de la liberté individuelle. « Deux laïcités se sont superposées dans notre pays : La première fonctionne de façon immergée, silencieuse : il s'agit de toute la jurisprudence issue de la loi de 1905, qui permet à chacun d'exercer sa religion dans le calme et la sérénité. La deuxième, émergée, bruyante, fait débat : il s'agit d'une nouvelle laïcité, très différente de celle de 1905. Alors que la loi de séparation assurait la neutralité de la seule puissance publique, celle-ci cherche à étendre la neutralité à la société tout entière. Petit à petit, ce n'est plus à l'État mais aux individus eux-mêmes que l'on demande d'être neutres. »

Tu n’as jamais compté le moindre cancer, diabète ou allergie dans ton entourage ? Pendant qu’on nous les casse avec une laïcité que personne ne remet en cause, l’industrie chimique continue son œuvre de mort. Et elle ne fait pas dans le détail. « Un ouvrier a dix fois plus de risque de mourir de cancer (et de façon précoce avant 65 ans) qu’un cadre supérieur. Sauf à considérer que les ouvriers ont des cellules souches tout à fait particulières – ce qui ressemblerait à une forme d’eugénisme –, force est de considérer, pour comprendre cette inégalité, la différence très significative d’exposition à des cancérogènes professionnels, mise en évidence par une enquête du ministère du travail. […] Les ouvriers sont dix fois plus exposés dans leur travail à des cancérogènes que les cadres supérieurs. […] L’épidémie de cancer a pris des proportions catastrophiques en France et dans le monde. Entre 1984 et 2012, le nombre annuel de nouveaux cas est passé, en France, de 150 000 à 355 000. » 

Bizi ! groupe activiste basque, effectue une saisie citoyenne à HSBC Bayonne ! Le piquant de l'affaire est que, pour huit fauteuils « empruntés » à la banque, le président de Bizi ! est immédiatement entendu par la police. Alors qu’on attend depuis des années le début d’une esquisse d’action judiciaire contre les banquiers receleurs de vols de paquets de milliards...

Librellule est aide à domicile et elle écrit. Entre deux poèmes elle raconte boulot et précarité. Quand la gôche voudra cartonner aux élections ou quand elle voudra compter les manifestants en colère par paquets d’un million, au lieu d'encourager la pêche à la ligne avec la laïcité, la république et autres valeurs en direct de l'astéroïde AZ87362 de la constellation de l'arbre à came, la gôche causera de la vie des aides à domicile, des merchandiseuses, des caissières, des peintres en bâtiments, des caristes, des femmes de ménage et des chômeurmeuses. « J'ai enfin plus de travail qui me permettra de conserver mon appartement et mon indépendance. Je travaille au minimum 40 heures par semaine plus 5 heures de trajet (minimum) et 4 heures un WE sur deux. Je vais gagner entre 800 et 1000 euros selon les mois. J'ai 600 euros de factures mensuelles sans compter la nourriture et le carburant. […] Nous assistons des personnes âgées, malades, handicapées. Nous permettons leur maintien au domicile. Nous sommes utiles, efficaces, indispensables. » Payées en queues de cerises. Et traitées comme des chiens galeux.
———

La chanson du jour est une réjouissante parodie. Le MDR, mouvement des rmistes pour un exil social en Belgique, avec Jean-Jacques Goldman-Sachs featuring Siriminima sociaux. Le MDR est apparenté à l’Église de la Très Sainte Consommation. Le Fritesistan est si loin de la laïcité...




mardi 10 février 2015

La fraternité dans tout ça...


Les nouvelles en provenance de Sivens sont alarmantes. Le gars qui raconte est agriculteur et maire d’une petite commune du Tarn. « C’est alors que 5 personnes, faisant partie du même groupe qui nous avait déjà agressés deux fois, sont arrivées devant la gendarmerie. J’ai appelé à l’aide par l’interphone, mais les gendarmes m’ont répondu qu’ils pouvaient voir la scène de la fenêtre et que le groupe n’était pas menaçant. Ce n’est que lorsqu’un jeune journaliste présent sur place s’est fait fracasser son appareil photo que les gendarmes sont ressortis. Plutôt que d’immobiliser l’agresseur, ils ont préféré demander à la victime de présenter sa carte de presse. Finalement, ils ont bien ceinturé un type armé d’une barre de fer, mais l’ont relâché quelques minutes plus tard sans même relever son identité. »  

On soupçonnera difficilement Patrick Rossignol d’être un pousse-au-crime à lire ce qu’il écrivait bien avant ce nouvel épisode guerrier. « […] au risque d’offusquer certains, j’ai envie de dire à nos élus, dirigeants départementaux, toutes structures confondues : « Arrêtons la provocation, cessons de jouer les gros bras, remisons un peu de notre fierté et discutons dans l’intérêt général ! » Et surtout ne générons pas la violence. C’est contre cette violence que j’interviens dans le débat. » Les nouvelles de Roybon sont tout aussi inquiétantes. À Roybon une baraque où dormaient des opposants au Center parc a été incendiée.

Frédéric Lordon n’est pas trop facile à lire, ce qui rend précieuse cette courte vidéo réjouissante sur le Parti fauxcialiste sauce hollandaise.
Une folie délirante a saisi la Justice française. « Un jeune homme de seize ans est poursuivi pour avoir publié sur facebook un dessin représentant « un personnage avec un journal Charlie Hebdo, touché par des balles, le tout accompagné d’un commentaire "ironique" ». Le commentaire en question était « Charlie Hebdo c’est de la merde, ça n’arrête pas les balles ». Ce dessin était donc une parodie de la couverture du Charlie Hebdo du 10 juillet 2013 qui représentait, en référence à une tuerie en Egypte, un musulman avec un Coran touché par des balles et commentait « Le Coran c’est de la merde, ça n’arrête pas les balles. »

La Justice n’est pas seule à souffrir de bouffées délirantes. On conseille au docteur maboul de se pencher également sur l’Éducation nationale et la Police du même métal. 

Pacôme Thiellement parle d’hypocrisie. « Nous sommes des hypocrites parce que nous prétendons que les terroristes se sont attaqués à la liberté d’expression, en tirant à la kalachnikov sur l’équipe de Charlie Hebdo, alors qu’en réalité, ils se sont attaqués à des bourgeois donneurs de leçon pleins de bonne conscience […] Nous avons refusé d’admettre qu’en se foutant de la gueule du prophète, on humiliait les mecs d’ici qui y croyaient – c’est-à-dire essentiellement des pauvres, issus de l’immigration, sans débouchés, habitant dans des taudis de misère. Ce n’était pas leur croyance qu’il fallait attaquer, mais leurs conditions de vie. » 

Caleb Irri parle d’hypocrisie. « Putains d’hypocrites ! Tous réunis pour défendre la République, « une et indivisible » qu’ils disent ! Alors que cela fait plus de dix ans que tous les politiques de tous bords s’acharnent à stigmatiser les musulmans par les amalgames les plus grossiers ! Alors que cela fait je ne sais combien de lois votées qui peu à peu restreignent la liberté de la presse ou d’expression, je ne sais combien de fois qu’ils tentent de diviser les Français entre eux… et ils viennent nous parler d’Union Sacrée, des sanglots dans la voix ? A la télé on ne voit que Zemmour, Le Pen et maintenant Houellebecq, à la radio on ne parle que du problème musulman, de l’immigration ou du terrorisme, ils jouent là-dessus depuis si longtemps… et on vient s’étonner de l’horreur commise aujourd’hui ? »  

Des intolérants assènent que les religions sont la cause de tous nos malheurs. Eh bien délaissons nos infortunés amis musulmans pour nos amis qui sont nés Tsiganes par hasard. Jacques Debot signe un beau texte. Ce qu'il nous apprend glace le sang« L’absence des Roms/Tsiganes aux commémorations officielles de la libération  du camp d’Auschwitz, n’a eu que peu d’écho dans la presse.  […] Ce n’est pas faute d’avoir demandé un temps de parole, qui nous a été refusé. […] On imagine difficilement le gouvernement français, eu égard à sa politique actuelle envers les Roms, insister pour envoyer une délégation tsigane accompagnant le Président de la République à Auschwitz. » 
———
Caricature parue dans Der Stürmer, hebdo allemand de 1923 à 1944. Dans Der Stürmer le juif a le nez crochu. Dans Charlie Hebdo le musulman a une tête de bite. La fraternité dans tout ça...

Ils s'aiment, Daniel Lavoie.

jeudi 5 février 2015

Au fil des lectures de la semaine


Le massacre de Charlie suscite encore des ondes de choc. On passera sur les interpellations de petiots de huit, neuf et dix ans, qui ridiculisent tant l’Éducation nationale que la police. 

Christine Delphy, athée comme Partageux, se demande dans un excellent billet si la religion est une affaire privée. « Il serait aberrant que par un renversement pervers, après avoir obtenu la liberté de ne pas croire (en Dieu), il faille aujourd’hui conquérir la liberté de croire ! Ce pays est-il voué à tomber d’une intolérance dans l’autre ? L’athéisme va-t-il devenir la nouvelle religion d’État, tandis que ceux qui croient en un ou plusieurs dieux deviendraient les nouveaux « libres-penseurs », persécutés, pourchassés et embastillés ? » 

Charlie ? Quadruppani préfère en rire. « De retour dans le petit pays dont je suis ressortissant, je découvre qu'en mon absence, une nouvelle religion, la Jesuischarliterie, a connu un essor foudroyant, au point d'avoir été proclamée religion d'Etat. Le délit de blasphème a été rétabli : des ivrognes, des débiles, des ados en mal de provocation qui avaient tenu des propos mécréants ont été poursuivis. » 

Mais Charlie ne fait pas rire du tout Jemma Bent Seghir qui a un nom et une couleur de peau pas laïques. [Une touiteuse raconte que sa fille a dû, sous injonction enseignante, cacher son collier sous ses vêtements. On y lisait son prénom en lettres arabes.] « Entendre des enseignant-e-s, tout-e-s blanc-he-s, à la radio se demander comment amener des élèves à rire des caricatures de Charlie Hebdo, posant comme problème le fait que ces élèves soient blessé-e-s par ces caricatures, comme si cela constituait un ferment terroriste, cela me renvoie au fait que, moi non plus, cela ne me fait pas rire, au fait que moi aussi, je suis blessée, que moi aussi, je me sens humiliée, pour des raisons à la fois affectives et rationnelles, alors que je suis censée pourtant être du bon côté de la frontière civilisationnelle… […] « L’humour Charlie Hebdo », à savoir un humour qui rit des populations en situation de domination dans ce pays, soit pris au sérieux par mes collègues, au lieu d’être d’emblée rejeté du côté d’une pensée obscurantiste. » 

« Alexis [Tsipras], as-tu des couilles ? » La Grèce suscite toute une série de billets à lire chez l’ami Yéti. Faut dire que les sans-cravates tsipriotes ont un talent fou pour énerver l’oligarchie européenne. À sa propre question, BA, invité par le Yéti, répond que le gouvernement grec assure son financement : « Bref, des couilles ET les liquidités qui vont avec. » 

Encore une fois le résultat minable de l’élection partielle du Doubs suscite des doutes chez mes camarades partageux du FdG. Une touiteuse écrit à BiBi : « Tous les responsables FdG ont été patients à tout vous expliquer de long en large… C’est VOUS les fautifs qui ne faites pas l’effort. » Ben, ma touiteuse chérie, la politique, c’est comme le foot. Quand on perd, c’est pas la faute des autres, c’est qu’on a été mauvais. Et Pensez BiBi l'écrit avec d’autres mots que les miens. « Mieux vaut s'adresser au Bourdieu qu'à Cesbron » dirait doctement un copain trahissant son âge avec cette référence à un auteur bien oublié aujourd'hui même si on compte toujours plus de chiens perdus sans collier.

Cette nouvelle branlée électorale suscite la réflexion mais aussi l’humour de Daniel le cabernet d'Anjou. « Le chiffre de l’abstention devrait pourtant faire comprendre que ces consignes ou pas n’auront aucune incidence, sauf peut être à décrédibiliser davantage la gauche radicale hors des cercles militants. […] Quant à penser qu’un jour il [le FdG] se mettra à avoir une pensée critique sur un processus électoral partiel, autant demander à Hollande de combattre la finance. »  

« Le Front de gauche a vécu. » Et l’ami Des pas perdus, qui procède à ce constat funèbre, de s’interroger : « Qu'est-ce qui empêche le FdG d'apprendre de Podemos, de se rapprocher des ZAD, des lieux de lutte et d’exclusion, voire même de s'ouvrir à des forces informelles pour renouveler son militantisme, son mode de fonctionnement ? » Je me pose la même question chaque jour en croisant la file d’attente devant le Resto du cœur. Et ce matin les allocataires attendaient l'ouverture, emmitouflés, dans un blizzard sibérien.  

En abordant un tout autre sujet Louis Maurin, de l'Observatoire des inégalités, répond en partie à notre question.  « Qui sont les privilégiés d’une France en crise ? Des revenus à l’éducation, la dénonciation des élites est une façon de faire oublier les privilèges dont dispose une frange beaucoup plus large de la population qui vit à l’abri de la crise. »
———

Photo : Le petit pique-nique de Podemos à Madrid. Les loups ont des têtes de moutons, Julos Beaucarne.

mercredi 28 janvier 2015

À la mémoire d'Hector Loubota


Hector Loubota, 19  ans, est mort sur le chantier d’insertion. Tué sous une avalanche de pierres. Les normes de sécurité minimales n’étaient pas respectées. J’avais déjà cité Quartier Nord et il faut lire cette bafouille. Onze ans plus tard — oui, onze ans… — on pose une plaque à la mémoire d'Hector. Il y aura fallu bien des pressions que François Ruffin nous raconte aujourd’hui. À lire aussi. C’est l’occasion de te ressortir un autre extrait de son Quartier Nord.

Au fond, la citadelle condense une époque, ère post-industrielle qui a débouché, il paraît, sur une « génération Matrix » et une « société de services », avec Internet, le portable, le haut débit, les gadgets technologiques comme emblèmes, et le revers de la médaille ici, pauvres qu’on regroupe entre pauvres, à l’écart, comme en banlieue, comme en prison, en les enfermant derrière une enceinte, tous les largués qui n’ont pas suivi la marche du monde et qu’on préfère gommer de la photo, les intérimaires découragés, les jeunes à bout de souffle à trente ans, les toxicomanes multiples, à l’alcool, aux cachets, lieu qui rassemble tous les maux du quartier, et d’abord ce nœud : la désespérance.


Appartient à notre époque, aussi, ce fossé, ce gouffre, entre cette réalité et l’image publique de cette réalité. Partout, à la Citadelle et ailleurs, la parole d’en bas, explosive, désorientée, paradoxale, douloureuse, est bannie, confisquée. On ne veut plus l’entendre. On ne peut plus, imperméables. A la place, les gouvernants, les chefs d’entreprise, les élus ronronnent d’autosatisfaction, sans compter les « visites », qu’ils profitent un peu de ce bonheur eux aussi, eux si sûrs de leur sollicitude, de leur bonté, que même un cadavre ne les perturbe pas, leurs discours triomphalistes se poursuivent, couplets sur la « lutte contre l'exclusion » et la « valeur ajoutée dans ce parcours » que les médias relaient sans effort : « ils redécouvrent sur le chantier des perspectives d’avenir », « les résultats du chantier sont là », et même lorsqu’un gosse de 19 ans est écrasé sous les pierres, l’optimisme demeure de mise : « Ce chantier représente énormément d’espoirs pour certains d’entre eux »… 

C’est un déni de réel, flagrant ici, aussi patent, peut-être, pour les usines, les zones sensibles, les centres de détention, les hôpitaux psychiatriques, le quotidien des affligés, débarrassé de ses aspérités. Comme si le confort avait bâti un tel cocon, classes moyennes sourdes, autistes, que la souffrance sociale ne les atteignait plus, si puissantes qu’elles parviennent, par leurs choix, à opprimer dans la réalité et à effacer les opprimés dans l’image publique de cette réalité.


Surtout, la lutte a disparu de notre époque. Les CES auraient pu se révolter, collectivement, contre ces bourgeois de l’hôtel de ville qui les ont exposés, trop longtemps, à un danger inutile, contre cette presse bourgeoise qui camoufle le scandale derrière un « Rien n’explique encore cet accident sinon, peut-être, les pluies de ces derniers jours et le vent », contre cette justice bourgeoise qui n’enverra aucun de ces notables en maison d’arrêt, quand tant d’entre eux, de leurs frères, ont séjourné à l’ombre pour du shit, des auto-radios ou des outrages à agent, contre cette université bourgeoise qui va s’implanter ici, facultés de sciences humaines aux fondations vraiment humanistes, et combien de leurs fils à eux étudieront entre ces murailles qu’ils ont restaurées ? Mais non, la plupart se sont tus, ne pas ruiner ses chances, même maigres, de décrocher un CEC, ou un poste en mairie.

Seule l’équipe du défunt a assisté aux funérailles, solidarité de la tristesse, et sur la tombe de Hector Loubota, eux ont déposé une plaque : 


« Wardi et tes amis du quartier. 
Jamais nous ne t’oublierons. »  

Quartier Nord de François Ruffin, éditions Fayard, toujours disponible. Une chronique du petit peuple indispensable quand, en affre du boulot, on ne connaît que la panne de la machine à café. Histoire de comprendre notamment pourquoi on ne vote pas. François Ruffin rend très bien cet abîme séparant sa classe sociale du petit peuple qui dérouille.
———

Le cancre, Leny Escudero. 

mardi 20 janvier 2015

Le massacre Charlie n'est pas affaire religieuse

Plus de six millions de personnes sont au chômage, toutes catégories confondues, dont plus de la moitié ne sont pas indemnisées. Dix millions de personnes vivent avec un revenu en dessous du seuil de pauvreté. Dix millions de personnes ont un problème de logement. Onze millions et demi de personnes vivent sans chauffage.

Tu verrais la longueur de la queue quotidienne devant mon voisin Resto du cœur ! Je passe devant chaque jour. Piqure de rappel si j’oubliais un instant la catastrophe sociale. 

Mais la régression sociale a un impact sur encore bien d’autres gens. Environ 90% des embauches se font avec un contrat à durée déterminée. On ne propose que le Smic pour une chiée des embauches actuelles y compris des emplois très qualifiés. Les petites entreprises tombent en faillite que c'est Verdun. Etc.

Et on essaie encore de nous distraire avec des dérivatifs comme la laïcité ! Note bien que j'y suis favorable à la laïcité. (1) Mais des petits bourgeois en mal d’émotions fortes font une fixette sur ce sujet que personne ne remet en cause et qui arrive en trois mille huit cent soixante dix huitième position des préoccupations des Français. Bon, d'accord, ces bourges n'ont pas d'autre souci. Laissons-les brûler des bougies sur leurs autels laïques... Un petit gros barbu écrirait aujourd’hui : « La laïcité, c’est l’opium des cravatés ». (Ouahou ! Encore un blasphème !)

Mais bordel de dieu de merde ! Par les couilles du prophète ! La régression sociale n'est pas encore assez catastrophique pour que media et politiques en parlent ? Ça doit rester cantonné à la sphère privée ? Comme la sinistre loi Macron en discussion à l’Assemblée nationale dont personne ne parle ?

Désolé si j’offense ta croyance laïque mais le massacre de Charlie Hebdo n’est pas affaire religieuse. (2) Des journalistes ont fait leur boulot au lieu d’ânonner bêtement les vêpres laïques. Reporterre a retrouvé l’enfance des frères Kouachi. « Moi, ces gamins-là, je les plains. » Et aussi : « C’est une société entière qu’il faut condamner d’avoir laissé grandir des enfants dans une telle misère. » Mediapart s’est penché sur leur adolescence. « Si à la sortie du foyer, on s’était occupé des Kouachi, cela ne serait peut-être pas arrivé. » Et c’est un expert qui le dit : Cédric a passé un an et demi à la rue en sortant du même foyer qu'eux. Tu rajoutes en prime un passage par la case prison. Qui met à vif les nerfs des plus calmes. Qui a toujours été une bonne école de ce que la société aurait voulu éviter. Tu ajoutes encore le fait que les bougnoules, comme les bamboulas ou les romanichels, sont toujours toujours toujours en butte aux tracas et vexations. (3) Et quand tu auras détaillé tout ça, alors je veux bien que tu me parles en sus de religion. Même s’il subsiste un doute : n’importe quel autre étendard de révolte aurait peut-être fait l’affaire. Quand le terreau est fertile, toujours des graines germent, apportées au hasard des vents…

Ce n’est pas légitimer le massacre mais essayer d'en comprendre les raisons sans s’arrêter à la seule couleur du drapeau brandi.

Nous vivons une catastrophe sociale. Globale. (4) Comment faut-il le dire pour se faire enfin entendre ? Faut-il une conspiration des plombiers — supprimer tout un hiver le chauffage dans tous les ministères comme dans toutes les administrations ? Faut-il un mouvement d’artistes plantant des installations contemporaines in situ — un Resto du cœur avec sa file d’allocataires devant chaque porte de politicien ? Faut-il brûler — au minimum par milliers — les autobus, les écoles et les médiathèques ? Ou faut-il frapper plus fort encore et zigouiller — par dizaines de milliers — les cravatés, façon têtes plantées sur les piques, pour que les survivants s’occupent des questions qui pourrissent la vie de nos concitoyens ?

Distrayons le peuple avec la laïcité, le rejet des autres et le choc des civilisations. Ça permet de mettre sous le tapis des bricoles comme la lutte des classes et le capitalisme. (5) En attendant le prochain drame.
———

Toujours plus de voix apportent leurs notes discordantes à l’Union sacrée.

(1) Le Monolecte : « L’idée qu’il n’est plus besoin de débattre […] Que si l’autre n’est pas avec nous, il est forcément contre nous. » 

(2) Virginie Despentes : « Ce n’est pas parce que j’éprouve pour cette religion davantage d’affection que pour les autres mais je ne sais pas faire le rapport entre ce qui s’est passé et l’islam. » 

(3) Roger Martelli : « Haïr le monstre, c’est combattre ce qui l’enfante. » 

(4) La Parisienne Libérée :  « Lorsque le chauffeur a essayé de faire descendre le fou j’ai pensé : c’était bien la peine de faire un grand rassemblement en faveur de la liberté d’expression, si c’est pour exclure les fous calmes des transports publics. » 

(5) Alain Gresh : « Oui, il faut le dire, la République française est tout sauf égalitaire. Faut-il s’étonner que les jeunes des quartiers populaires en aient conscience ? » 
———

« Elle rêve au temps de sa mère / Où la pauvreté n'était pas la misère. » Gens du voyage, Daran.

vendredi 16 janvier 2015

Je suis Maria Francesca

« Lorsque le pouvoir de transfiguration de la mort, ce rituel social qui commande l’éloge des disparus, se joint à la puissance d’une émotion commune à l’échelle de la société tout entière, il est à craindre que ce soit la clarté des idées qui passe un mauvais moment. » Et Frédéric Lordon appuie là où ça va faire mal. Très mal

Une bafouille précédente, intitulée « Je suis Rémi », a provoqué des réactions épidermiques. Il faut pourtant se pencher sur cette émotion collective. Contrairement à ce prétend une Nathalie Saint Cricq disjonctée, l’opposition n’est pas là : j’ai choisi de ne pas participer à la marche, des copains y sont allés, et on ne se fâchera pas. 

Souvent des personnes sont tuées par la police ou meurent dans des circonstances inacceptables.  Rémi Fraisse. Zied et Bouna et les autres basanés. Toutes ces morts au travail. Les suicides à France Télécom et ailleurs. Ces milliers de morts de la rue et de la misère. Un maire qui refuse la sépulture de Maria Francesca parce que bébé de Rroms. Autant de retours à la barbarie. La compassion collective, l’émotion collective, ne vont pas à tous les morts de façon égale. C'est cette différence qui doit nous interroger.  

Hervé Kempf, journaliste spécialisé dans l'écologie, remet sur le tapis la question sociale et la guerre de classes. 
Et quand j’entends l’unanimité de ces politiciens qui parlent de guerre — Manuel Valls : « La France est en guerre contre le terrorisme, le djihadisme et l’islamisme radical » — je rappelle qu’il y a une autre guerre, décrite sans fard par le milliardaire Warren Buffet : « Tout va très bien pour les riches dans ce pays, nous n’avons jamais été aussi prospères. C’est une guerre de classes, et c’est ma classe qui est en train de gagner. » Vraiment, n’y a-t-il rien à voir, pas un fil d’explication, entre le crime de MM. Kouachi et les politiques prônées par MM. Bolloré, Arnault, Pinault, Dassault, Mulliez... ? Rien à voir entre la poussée de « l’islamisme radical » et le fait que 85 personnes possèdent autant que trois milliards d’autres humains ? Rien à voir entre la poursuite obstinée des politiques néo-libérales et la déshérence de l’école, des systèmes de santé, des quartiers ?

Reporterre, site traitant d’écologie, va regarder où et comment ils ont grandi.
Quelle était l’enfance de Chérif et Saïd Kouachi, les deux hommes qui ont assassiné les journalistes et les policiers à Charlie Hebdo ? Une enfance misérable, de père absent et de mère prostituée, dans un immeuble populaire du 19e arrondissement de Paris. Evelyne les a connus, elle témoigne.  […] « Je ne devrais pas le dire, vous allez me prendre pour une folle, mais quelque part, moi ces gamins-là, je les plains… » 

Mediapart rencontre Cédric, ex-adolescent placé avec les frères Kouachi dans un centre éducatif de Corrèze. À ce sujet tu liras aussi ma bafouille sur la drôle de façon de fêter les dix-huit ans inventée par les déconseillés généraux en Haute-Vienne. Et ailleurs, hélas ! 
Lui qui les a côtoyés au quotidien, veut se souvenir d'un autre fragment de vie englouti : celui où les deux frères, eux aussi orphelins, étaient des adolescents pleins de vie. […] « On était tous mélangés : des orphelins, des types vraiment dangereux qui avaient commis des choses très, très dures, des requérants d’asile complètement perdus. » Comme cet adolescent du Sierra Leone qui partage sa chambre et se réveille chaque nuit en hurlant et en appelant ses parents.

On regrette que des questions essentielles soient si soit souvent occultées par un vain débat sur les religions. Un débat mal posé selon Shlomo Sand
[…] Il existe une différence fondamentale entre le fait de s’en prendre à une religion ou à une croyance dominante dans une société, et celui d’attenter ou d’inciter contre la religion d’une minorité dominée. […] C’est aussi faire preuve d’aveuglement que de ne pas comprendre que cette situation conflictuelle ira en s’aggravant si l’on ne s’emploie pas ensemble, athées et croyants, à œuvrer à de véritables perspectives du vivre ensemble sans la haine de l’autre.

Quelle liberté de la presse ? Basta ! pose beaucoup de questions.
Beaucoup de médias proclament qu’ils n’arrêteront pas le combat. Mais quel combat ? Celui pour la liberté de la presse ? Le combat pour faire vivre des médias indépendants des pouvoirs économiques et politiques ? […] Alors que défilent des millions de personnes pour défendre la liberté de la presse, les médias sauront-ils se saisir de cet attachement renouvelé pour s’interroger, loin de la course au scoop, de la priorité à l’émotion et au spectaculaire, des commentaires stériles sur l’actualité ? Sauront-ils demain être à la hauteur de l’attente aujourd’hui suscitée ? A quoi sert la liberté de la presse si elle est mal utilisée ? 

Delfeil de Ton, l’un des derniers survivants du Charlie des origines, cite Wolinski, en 2011, après l’incendie des locaux de Charlie Hebdo. 
« Je crois que nous sommes des inconscients et des imbéciles qui avons pris un risque inutile. C'est tout. On se croit invulnérables. Pendant des années, des dizaines d'années même, on fait de la provocation et puis un jour, la provocation  se retourne contre nous. Il fallait pas le faire », avait déclaré le dessinateur. Et Delfeil de Ton, s'appuyant sur cette citation, embraye : « Il fallait pas le faire, mais Charb l'a refait. »


Dessin de Romain Dutreix. Chronique tsigane, une chanson de Luc Romann.

jeudi 15 janvier 2015

Je ne suis pas Charlie.


Carole a été la première à me faire parvenir ce texte remarquable de BC glané sur internet. Je le reproduis ici puisqu’il est peu disponible.

Je ne suis pas Charlie. Et croyez-moi, je suis aussi triste que vous.

Gros malaise. Je ne suis pas descendu parmi la foule. Je ne suis pas Charlie. Et croyez-moi, je suis aussi triste que vous. Mais cet unanimisme émotionnel, quasiment institutionnel pour ceux qui écoutent les radio de service public et lisent les grands media, j'ai l'impression qu'on a déjà essayé de me foutre dedans à deux reprises. La société française est complètement anomique, mais on continue à se raconter des histoires.

Première histoire: victoire des Bleus en 1998. Unanimisme: Thuram Président, Black Blanc Beur etc. J'étais alors dans la foule. Quelques années plus tard: Knysna, Finkelkraut et son Black Black Black, déferlement de haine contre ces racailles millionnaires, mépris de classe systématique envers des sportifs analphabètes tout droit issus du sous-prolétariat post-colonial. Super « l'unité nationale ».

Deuxième histoire: entre deux-tour en 2002. Unanimisme: le FHaine ne passera pas, « pinces à linges
 »« sursaut républicain », foule « bigarrée » et drapeaux marocains le soir du second tour devant Chirac « supermenteur »« sauveur » inopiné de la République, et Bernadette qui tire la tronche, grand soulagement national. J'étais dans la foule des manifs d'entre deux tours.

Quelques années plus tard : le FN en pleine forme, invention du 
« racisme anti-blanc », création d'une coalition Gauche/Onfray/Charlie/Fourest laïcarde et une Droite forte/UMP/Cassoulet en pleine crise « d'identité nationale » contre l'Islam radical en France, « racaille » et "Kärcher », syndrome du foulard, des prières de rue, des mosquées, émeutes dans les banlieues, tirs sur les policiers, couvre-feu, récupération de la laïcité par l'extrême droite, Zemmour, Dieudo, Soral... Super « l'unité nationale ».

Troisième histoire : sursaut national après le massacre inqualifiable à Charlie en janvier 2015. Unanimisme : deuil national, « nous sommes tous Charlie », mobilisations massives pour la défense de la liberté d'expression dans tout le pays. Charlie ? Plus personne ne le lisait. Pour les gens de gauche qui réfléchissent un peu, la dérive islamophobe sous couvert de laïcité et de « droit de rire de tout »  était trop évidente. Pour les gens de droite : on déteste cette culture post-68 mais c'est toujours sympa de se foutre de la gueule des moyen-âgeux du Levant. Pour l'extrême droite : pas lu, auteurs et dessinateurs détestés culturellement et politiquement, mais très utile, les dessins sont repris dans « Riposte laïque » [site islamophobe d'extrême droite]. Pour beaucoup de musulmans : un affront hebdomadaire, mais on ferme sa gueule, c'est la « culture française ».

Dieudo/Soral et les complotistes sont passés par là

Résultat : des centaines de milliers de musulmans sommés de montrer patte blanche, quelques années à peine après la purge officielle sur l'identité nationale. Des années durant avec toujours le même message insistant : mais putain, quand est-ce que vous allez vous intégrer ? Et vous, les musulmans 
« modérés », pourquoi on vous entend pas plus ? A partir d'aujourd'hui, « vous êtes pour nous ou contre nous ». Cabu ne disait pas autre chose: « la caricature, ils doivent bien l'accepter, c'est la culture française ». Super « l’unité nationale ».

Réactions à chaud de jeunes de quartiers entendues dans le micro: « c'est pas possible, c'est trop gros, c'est un coup monté ». Dieudo/Soral et les complotistes sont passés par là : manifestement certains ne croient pas plus au 07/01/15 qu'au 11/11/01. La réalité est qu'on les a déjà perdu depuis longtemps, et c'est pas avec des veillées publiques à la bougie qu'on va les récupérer ni avec des incantations à la « résistance » — mais à quoi vous « résistez » au fond ? Vous allez vous abonner à Charlie ? Et ça va changer quoi ?

La majorité va se sentir mieux, et c'est précieux. Mais la fracture est totale. 

La réassurance collective est un mouvement sain et compréhensible face à un massacre aussi traumatisant, mais elle a pour versant complémentaire le déni collectif, et pour résultat l'oubli des causes réelles et profondes de l'anomie. La majorité va se sentir mieux, se faire du bien, comme elle s'était fait du bien en 1998 et 2002, et c'est précieux. Mais la fracture est totale. Et la confusion idéologique à son comble.

Personne ne se demande comment on en est arrivé là, comment des jeunes parigots en sont venus à massacrer des journalistes et des artistes à la Kalash après un séjour en Syrie, sans avoir aucune idée de la vie et des idées des gens qu'ils ont tué : ils étaient juste sur la liste des cibles d’Al Qaeda dans la Péninsule Arabique. Personne ne veut voir que cette société française, derrière l'unanimisme de façade devant l'horreur, est en réalité plus que jamais complètement anomique, qu'elle jette désespérément les plus démunis les uns contre les autres, et qu'elle a généré en un peu plus d'une décennie ses propres ennemis intérieurs.

La plus grosse fabrique à soldats d'Al Qaeda sur notre territoire, c'est la PRISON 

Personne ne veut voir que la plus grosse fabrique à soldats d'Al Qaeda sur notre territoire, c'est la PRISON. Personne n'a compris que la France n'a pas basculé en 2015, mais il y a dix ans déjà, lors des émeutes. Personne ne veut voir que nous vivons encore les conséquences lointaines de l'immense humiliation coloniale et post-coloniale, et que vos leçons de « civilisation »  et de « liberté d’expression » sont de ce fait inaudibles pour certains de ceux qui l'ont subie et la subissent ENCORE.

Et on continue à se raconter des histoires, après la fiction des Bleus de 1998, après le mythe du « Front républicain » de 2002, en agitant cette fois-ci comme un hochet la liberté d'expression, dernier rempart d'une collectivité qui n'est plus capable de se donner comme raison d'être que le droit fondamental de se foutre de la gueule des « autres », comme un deus ex machina qui allait miraculeusement réifier cette « unité nationale » réduite en lambeaux.

Vous n'arriverez pas à reconstruire la « communauté nationale » sur ce seul principe, fût-il essentiel. Je vous le dis, vous n'y arriverez pas. Car ce n'est pas ÇA notre problème. Notre problème, c'est de faire en sorte qu'il n'y ait plus personne en France qui n'ait tellement plus rien à espérer et à attendre de son propre pays natal au point d'en être réduit à n'avoir pour seule raison de vivre que de tuer des gens en masse, chez nous ou ailleurs.

Car on ne peut rien contre ceux qui leur fournissent la liste des cibles une fois qu'ils sont conditionnés. Il faut donc TOUT mettre en oeuvre pour agir avant qu'ils en soient là : ce n'est pas facile mais c'est la seule chose qui compte si on ne veut  pas progressivement tomber dans le gouffre de la guerre civile, qui est la conséquence ultime de l'anomie.

Après, c'est trop tard. Et c'est déjà trop tard…

———
Texte initialement publié en commentaire sur @SI. Dessins de Gil. La Marseillaise de Gaston Coûté (et de Gérard Pierron.)

vendredi 9 janvier 2015

Nous ne sommes pas Charlie

Je suis Charlie ? D’abord la sidération. Cet immense battage médiatique où les voix dissidentes n’osent s’exprimer. Et puis on se lance. On découvre dans la foulée que d’autres font de même. Alors nous nous sentons moins seuls à ressentir et exprimer cette gêne intense. Revenir à la raison. Ne pas nous laisser submerger par une émotion collective. Laisser l'union sacrée dans l'histoire de la première guerre mondiale. Tu peux traîner dans la boue les objecteurs de conscience. Bah oui. Mais pas sans avoir lu tous nos textes in extenso. Pas seulement ces extraits. Comprends à la lecture de cet ensemble polyphonique que c'est la fraternité qui nous guide. Cliquer les titres qui ouvrent sur les textes complets des extraits cités.

« Réveillons-nous ! En ce moment ceux qui ne veulent pas être sous la bannière Charlie se font taxer de tout et de rien, surtout de sans-cœur, d’extrémiste et d'adhérer aux idées des timbrés qui ont fait ça. Je suis triste pour les familles, je suis triste pour ces morts mais je n’adhérais pas à l'humour de Charlie Hebdo et encore moins à sa ligne éditoriale de ces  dernières années. » (Une anonyme sur la toile)

« La lecture simplifiée à l’extrême par les médias  de cette journée du 7 janviers 2015 va se résumer et s’imprimer dans de nombreux cerveaux par l’attaque meurtrière contre un journal « de gauche » par des Musulmans. Cela va déstabiliser et retourner des positionnements politiques. La peur, la colère, la tétanie, l’incompréhension, la panique morale vont chez certains laisser largement place à la haine. »

Olivier Cyran a été neuf ans journaliste à Charlie avant de claquer la porte. Il a publié le 5 décembre 2013 un long texte qui conserve tout son intérêt. 
« Le pilonnage obsessionnel des musulmans auquel votre hebdomadaire se livre depuis une grosse dizaine d’années a des effets tout à fait concrets. Il a puissamment contribué à répandre dans l’opinion « de gauche » l’idée que l’islam est un « problème » majeur de la société française. Que rabaisser les musulmans n’est plus un privilège de l’extrême droite, mais un droit à l’impertinence sanctifié par la laïcité, la république, le « vivre ensemble ». Et même, ne soyons pas pingres sur les alibis, par le droit des femmes – étant largement admis aujourd’hui que l’exclusion d’une gamine voilée relève non d’une discrimination stupide, mais d’un féminisme de bon aloi consistant à s’acharner sur celle que l’on prétend libérer. »

« Par cette attaque, les islamistes visent certainement en premier lieu la population française d’origines maghrébine et africaine. Ils tentent de l’acculer dans une position intenable pour l’amener à choisir entre la peste et le choléra. Soit elle rase les murs et soutient une République qui lui crache à la figure depuis trop longtemps et continuera de le faire, soit elle se soumet aux réactionnaires intégristes qui prétendent la protéger et lui rendre sa fierté. Dans les deux cas il n’est plus question d’aucune liberté. »

« C’est depuis longtemps aussi que j’essaie de comprendre comment font les jeunes issus des quartiers « défavorisés » (le mot est joli) pour rester aussi « sages » malgré le racisme élevé au rang d’institution, malgré leurs conditions de vie dans des ghettos, malgré le chômage endémique, malgré la misère, malgré le harcèlement policier. […] Quoi d’étonnant, finalement, que certains d’entre eux, plus désespérés que les autres, soient partis en Syrie ou ailleurs mener une guerre qui n’était pas la leur ? […] Je me souviens du ministère dégueulasse baptisé de « l’identité nationale ». Des propos de Sarkozy sur les Noirs pas rentrés dans l’histoire, d’Hortefeux sur les Auvergnats, de Valls sur le manque de Blancos. Je me rappelle cette loi qui sous couvert de « défense de la laïcité » n’ostracisait que les Musulmans, forcément intégristes. » 

« Le caractère public et collectif de ces réactions émotionnelles nous rappelle que les émotions sont tout sauf des réactions spontanées. En effet, ces sentiments qui nous semblent si personnels, si intimes, si « psychologiques » sont en réalité médiatisés par des cadres interprétatifs qui les génèrent, les régulent et leur donnent un sens. Derrière les émotions se cachent des discours, des perspectives et des partis pris moraux et politique dont il importe de comprendre la nature pour bien mesurer leurs effets. »

« Je suis les Femmes, je suis les Noir.e.s, je suis les Trans, je suis les Handicapé.e.es, je suis les LGBTQIA+, je suis les Musulman.e.s, je suis les BDS, je suis les Chinois, je suis les Palestinien.e.s, je suis les Libanais.es, je suis les Rroms insulté.e.s et méprisé.e.s par un journal de pompiers pyromanes qui a fait de la haine et du mépris son fond de commerce au même titre qu'un torchon comme Minute. Je condamne cet attentat aveugle et immonde, je paie mon hommage aux victimes mais je condamne toujours Charlie Hebdo. Désolé, je suis (avec) les victimes, je ne suis pas Charlie. » (Un anonyme sur la toile)
———

Avec mes remerciements à tous ceux qui m'ont envoyé ces liens et bien d'autres. Vous n'aurez pas ma fleur, François Béranger.