Partageux rencontre des personnes cabossées par notre société libérale, change leur identité et ne mentionne ni son nom, ni sa ville pour qu'on ne puisse les reconnaître. « Devant la servitude du travail à la chaîne ou la misère des bidonvilles, sans parler de la torture ou de la violence et des camps de concentration, le "c'est ainsi" que l'on peut prononcer avec Hegel devant les montagnes revêt la valeur d'une complicité criminelle. » (Pierre Bourdieu) La suite ici.

mardi 6 octobre 2015

Nous choisirions les barbares

Air France annonce deux-mille-neuf-cents licenciements. Après une gigantesque purge récente. Après quatre ans de gel des salaires qu’il fallait faire des sacrifices pour assurer l'avenir. Après que Juniac le patron se soit accordé une hausse de son salaire de 70%. Après avoir provisionné 150 millions d’euros de retraite chapeau pour sa pomme. Alors des gens se sont énervés.

Je les applaudis d’avoir déchiré la chemise du DRH hyper-payé. Bon, ils ont sans doute aussi distribué quelques baffes en supplément cadeau. Mais on ne va pas trop finasser : quand on coupe du bois, ça fait de la sciure.

Je les applaudis parce que je suis opposé à la peine de mort. Et que j'imagine très bien un désespéré prendre un flingue et faire justice tout seul. Au lieu de se flinguer — un licenciement de 2 900 personnes, c'est statistiquement de 3 à 6 suicides — il va tuer un cadre ou un patron. Ou plusieurs. 

Ce n'est pas arrivé en France depuis belle lune et on ne voit pas ce qui pourrait l’empêcher encore bien longtemps. Parce que la colère est grande. Alors une chemise déchirée c'est un signal d'alarme tiré : « vous arrêtez les conneries ou il y aura des drames tôt ou tard. » 

Une chemise déchirée, un DRH fuyant comme un vulgaire réfugié à la frontière. Bien sûr tous les bourgeois sont en émoi. Un rappel aux petits marquis qui tordent la bouche :  
En [17]93, selon que l’idée qui flottait était bonne ou mauvaise, selon que c’était le jour du fanatisme ou de l’enthousiasme, il partait du faubourg Saint-Antoine tantôt des légions sauvages, tantôt des bandes héroïques.

Sauvages. Expliquons nous sur ce mot. Ces hommes hérissés qui, dans les jours génésiaques du chaos révolutionnaire, déguenillés, hurlants, farouches, le casse-tête levé, la pique haute, se ruaient sur le vieux Paris bouleversé, que voulaient-ils ? Ils voulaient la fin des oppressions, la fin des tyrannies, la fin du glaive, le travail pour l’homme, l’instruction pour l’enfant, la douceur sociale pour la femme, la liberté, l’égalité, la fraternité, le pain pour tous, l’idée pour tous, l’édénisation du monde, le progrès ; et cette chose sainte, bonne et douce, le progrès, poussés à bout, hors d’eux-mêmes, ils la réclamaient terribles, demi-nus, la massue au poing, le rugissement à la bouche. C’étaient les sauvages, oui ; mais les sauvages de la civilisation.

Ils proclamaient avec furie le droit ; ils voulaient, fût-ce par le tremblement et l’épouvante, forcer le genre humain au paradis. Ils semblaient des barbares et ils étaient des sauveurs. Ils réclamaient la lumière avec le masque de la nuit.

En regard de ces hommes, farouches, nous en convenons, et effrayants, mais farouches et effrayants pour le bien, il y a d’autres hommes, souriants, brodés, dorés, enrubannés, constellés, en bas de soie, en plumes blanches, en gants jaunes, en souliers vernis, qui, accoudés à une table de velours au coin d’une cheminée de marbre, insistent doucement pour le maintien et la conservation du passé, du moyen-âge, du droit divin, du fanatisme, de l’ignorance, de l’esclavage, de la peine de mort, de la guerre, glorifiant à demi-voix et avec politesse le sabre, le bûcher et l’échafaud. Quant à nous, si nous étions forcés à l’option entre les barbares de la civilisation et les civilisés de la barbarie, nous choisirions les barbares. (Les MisérablesVictor Hugo.)
———

Arrêter le temps, Anissa Karat. Un grand bol de fraîcheur.

14 commentaires:

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    1. Merci. Mais la rage, va falloir l'entendre. (Je cause aux marquis petits et grands.)

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  2. Voilà ! J'écoutais les médias, les politiques, et j'attendais un véritable intérêt pour les futurs chômeurs. Rien. Des hommes de gauche tenant exactement le même discours que les hommes de droite, et ayant exactement les mêmes préoccupations.

    Ça fait un bout de temps déjà que je m'étonne qu'il n'y ait pas eu de sang versé (autre que celui des suicidés), mais, apparemment, nos politiciens ne perçoivent pas le climat de désespoir régnant dans le pays. Et ceux de la pseudo-gauche qui nous gouverne, incapables d'admettre leur responsabilité dans cet état de choses, en sont à accuser écolos et gauche (l'autre, comme on dit, la vraie) d'être responsables de la désunion, s'étant déjà trouvé un alibi, et des coupables pour la sérieuse branlée électorale qui les attend.

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    1. Je partage, ton étonnement au sujet du sang et pense que ça ne va pas tarder à saigner, ton analyse de la cécité des politiques sur le désespoir ambiant, ton analyse "blanc bonnet et bonnet blanc"

      Seul voix discordante aujourd'hui, Mélenchon : "Je dis merci aux salariés d'Air France..." http://fb.me/7tUEaZfVP

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    2. Et Besancenot, j'ai failli l'oublier.

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  3. Ils ne manquent pas d'air, si j'ose dire, les petits marquis! Je ne retrouve plus la vidéo où on voyait et entendait une femme courageuse apostropher les cols blancs qui la toisaient avec morgue et leur disant, nous , nous avons tenu l'entreprise, pas vous qui avez pris des décisions désastreuses, nous on s'est sacrifiés depuis 4 ans sans hausse de salaire et vous, la première chose que vous faites c'est d'augmenter votre salaire (et pas qu'un peu!) ... Oui , ça peut mal tourner.

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    1. Tu trouveras cette vidéo notamment ici :
      http://www.foulexpress.com/2015/10/air-france-la-crise-vue-par-les-employes/
      Enveloppée dans un texte et des photos ma foi fort instructives.

      Non, ça ne peut pas mal tourner. Ça VA mal tourner. Quand, comment ou par qui, on ne peut pas le dire, mais ça va mal tourner. On évoque souvent les années 1930, on pourrait aussi se souvenir des années précédant 1789.

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  4. Mlle bravos ,
    pas besoin de 1000 prétextes ,
    une chanson bien à-propos vaut aussi bien ,
    de " Zoufris Maracas " , petit groupe Sètois : Tartochef !
    https://www.youtube.com/watch?v=yrpKaLVmC9g

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  5. ben là j'ai cliqué pour les trois : twit, fasse, et google+

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    1. Un petit clic pour éviter un grand choc. ;o)
      Mais je crains fort qu'il ne faille un voire plusieurs drames avant qu'un gouvernement ne se décide à changer de cap.

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Vas-y pour tes bisous partageux sur le museau !