Partageux rencontre des personnes cabossées par notre société libérale, change leur identité et ne mentionne ni son nom, ni sa ville pour qu'on ne puisse les reconnaître. « Devant la servitude du travail à la chaîne ou la misère des bidonvilles, sans parler de la torture ou de la violence et des camps de concentration, le "c'est ainsi" que l'on peut prononcer avec Hegel devant les montagnes revêt la valeur d'une complicité criminelle. » (Pierre Bourdieu) La suite ici.

dimanche 3 août 2014

Être pour tous les cons un objet de scandale


La chanson du lundi, c’est L’aventure, un texte de Bernard Dimey mis en musique et interprété par JeHaN dont on trouvera le site icitte. « Mon aventure à moi, c'est ce que j'ai voulu / Être pour tous les cons un objet de scandale ». Et la photo, dis papa, c'est quoi ? Une autre aventure. Une branche pourrissante qui héberge mousses, lichens et champignons. Si tu regardes bien bien bien tu verras peut-être un lutin en quête du Graal chevaucher un millepattes chaussé de baskets fluo...



Je cache l'aventure à l'intérieur de moi
J'ai fait trois fois le tour de la rue des Abbesses
A l'heure du whisky, à l'heure de la messe
On peut toujours trouver beaucoup plus grand que soi
L'aventure, la voilà... à portée de la main
Garde ton coeur à gauche et tes deux pieds sur terre
Et tu verras d'un coup s'effacer les frontières
L'aventure est chez toi mais tu n'en savais rien

Il suffit de partir sur des souliers trop grands
De marcher sur les eaux, des ailes autour des tempes
De boire des images et de mordre les vents
De chercher dans le noir des gueules de sa trempe
Il suffit d'être seul et de tenir debout
Au milieu de tous ceux qui gueulent et qui vacillent
Va ton chemin tout droit, l'aventure est au bout
Et tu verras que l'or n'est jamais ce qui brille

Fais le tour de la Terre avec dix francs sur toi
Va-t'en planter des choux au cœur de la savane
Fabrique des légendes avec tes gueules de bois
Va-t'en faire un tabac un soir à La Havane
Et puis reviens chez toi avec des rides en plus
La gueule boucanée comme sur les images
Jette ton sac à dos et viens poser ton cul
On se partagera le rouge et le fromage

Il m'arrive parfois, rien qu'à te regarder, 
De franchir d'un seul coup la muraille de Chine
Sauter trois océans sans quitter mon quartier
Ce que je ne vois pas d'ailleurs je le devine
L'aventure se réveille à l'odeur de ta peau
Au milieu de ton lit, je trouve des navires
Le vent dans tes cheveux fait claquer les drapeaux
Et quand l'amour fleurit... je n'ai plus rien à dire

Voir courir devant soi les bisons de Lascaux
Sur un papier de riz, écrire la carmagnole
Boire de la mirabelle dans les bars de Frisco
Le soir à Varsovie, danser la farandole
Voir enfin de ses yeux ce qu'on n'a jamais vu
A trois heures du matin, voir des anges à Pigalle
Mon aventure à moi, c'est ce que j'ai voulu
Etre pour tous les cons un objet de scandale

Un soir en descendant la rue du Mont-Cenis
J'avais peut-être un peu forcé sur la bouteille
J'ai vu trois caravelles cingler pour Tahiti
Depuis, cette rue-là pour moi n'est plus pareille
J'y vais boire l'apéro avec des conquistadors
Dont aucun n'a jamais découvert l'Amérique
On mélange à plaisir les vivants et les morts
Et quand on s'est tout dit... il reste la musique

lundi 28 juillet 2014

War Requiem / Requiem de guerre

Gaza été 2014. Les mots manquent pour dire l’horreur et la révolte. Alors la chanson du lundi est un requiem. «  Requiem, ça veut dire repos. » Léo Ferré répondait ainsi à un journaliste voyant une contradiction entre l’athéisme de Ferré et le fait qu’il venait d’écrire un requiem.
War Requiem. Requiem de guerre de Benjamin Britten. Sur les poèmes de Wilfred Owen, mort au front en 1918. Des poèmes qui disent l’horreur de la guerre. Le War Requiem se termine sur «  Let us sleep now. » Et maintenant dormons. L'enfer est pour les vivants.


dimanche 20 juillet 2014

Ce que tu es et non plus le prix qu'on te paie

La chanson du lundi.

« Tu seras ce que tu es / Et non plus le prix qu’on te paie. » C’est aussi l’essence du billet de mon copain Des pas perdus que j'ai mis sa photo que je te recommande que c’est bien que c’est pas parce que c’est un copain que j’écris que c’est bien. 

Un anonyme, par ses deux commentaires sous la première chanson du lundi, me titille le boyau cervical et me donne l’idée de te proposer cette semaine « Les pissenlits », une chanson de Mama Béa. Que j’aime beaucoup. La chanson. Et Mama Béa. Et qui va très bien, la chanson, avec le billet de Des pas perdus comme avec les commentaires de l'anonyme commentateur. 

La gauche aurait besoin de se (re)mettre à réfléchir sérieusement sur cette absence de sens que la société s’obstine à nous proposer, sur ce vide intersidéral désespérant, sur la fuite dans la consommation comme drogue dure à accoutumance, sur la fuite dans des comportements ostentatoires aussi dénués de fond qu'une mode vestimentaire. 

La gauche aurait rudement besoin de se (re)mettre à proposer plus enthousiasmant que l’augmentation du pouvoir d’achat. Et pourtant tu sais que je côtoie bien des gens vivant sous le seuil de pauvreté. Mais la pauvreté du sens est une pauvreté aussi vertigineuse que celle de ces œuvres d’art épuisées au premier regard malgré un discours accompagnateur ronflant.


Les femmes auront des noms de fleur
Les enfants de toutes les couleurs
Connaîtront le goût du pain
Du vrai pain qui n’est à personne
Qu’à celui qui a faim
Quand ils ne seront plus là
Qu’on les aura démolis
Qu’ils boufferont les pissenlits par la racine

Nous retrouverons le langage
Perdu un jour au fond des âges
Les mots juteux comme des fruits
Et « bonjour » voudra vraiment dire
« Que ce jour te soit bon ! »
Quand ils ne seront plus là
Qu’on les aura démolis
Qu’ils boufferont les pissenlits par la racine

Les derniers marchands disparus,
L’eau et l’air nous seront rendus
Tu seras ce que tu es
Et non plus le prix qu’on te paie
L’homme sera frère des hommes
Quand ils ne seront plus là
Qu’on les aura démolis
Qu’ils boufferont les pissenlits par la racine

Quelquefois je fais un rêve
Tu fais peut-être le même
Mais dans le fond tu sais bien
Que ce n’est pas pour demain
Mais tu ne peux vivre sans croire
Qu’ils ne seront plus là
Qu’on les aura démolis
Qu’ils boufferont les pissenlits par la racine

Ah ! ça ira, ça ira !
Ah ! ça ira !

dimanche 13 juillet 2014

L’avenir des oiseaux / La chanson du lundi


Fabrice Nicolino publie un article sur la destruction des abeilles par les insecticides. Il raconte surtout comment et quels fumiers ont laissé faire cette saloperie en connaissance de cause. Henri Nallet, ministre de l’agriculture sous Mitterrand, a toujours proclamé son amour immodéré du libéralisme le plus extrême. Encore ces dernières années on l’a entendu se répandre à propos de sa période ministérielle sur l’air « Non, je ne regrette rien ». Quand on a des socialistes comme ça, les Madelin sont au chômage. 

Quand j’étais gosse les sauterelles pullulaient en été. Puis les pesticides sont arrivés dans ma campagne et il y a belle lurette que je n’y ai plus vu de sauterelles en bandes serrées. Au point de finir par douter de mes souvenirs d’enfance. L’été dernier je me baladais au milieu du Larzac, bien loin de toute culture industrialisée, et j’ai revu ces nuées de sauterelles qui fuyaient nos pas durant mon enfance…

Ce printemps j’ai semé des courges dans mon jardin. Et suis bien étonné de ne pas voir l’ombre d’une abeille ou d’un autre insecte visiter les fleurs d’icelles. Alors je les pollinise moi-même en accusant le temps pluvieux… Aujourd'hui soleil un peu timide. Une seule abeille dans le jardin cet après-midi sur les tapis de lotier corniculé et de trèfle violet ! Deux fleurs qui attirent les abeilles pire que l'or attire les capitalistes. Et pourtant j’habite une petite région où la déprise agricole est forte. C’est dire l’ampleur de l’hécatombe des abeilles.

Avec son coup de gueule Fabrice Nicolino me conduit à « L’avenir des oiseaux », chanson de Thierry Romanens sur un texte d'Alexandre Voisard. Photo Des pas perdus.

mercredi 9 juillet 2014

Raua needmine. Maudit soit le fer !

Lolobobo nous invite à concocter la radio des blogueurs. Partageux, que fais-tu pour l’occasion ? Tu proposes une chanson comme d’hab ? T’en as bien un wagon.

Mais, par chanson, Sarclo chantiste suisse, entend un genre « pour adultes consentants ». Mmmh. Ces gens qui réfléchissent en chantant, c’est pas chiant ? Et chanter en français, ça sent pas un peu trop la naphtaline ? Tu crois que ça peut passer ?

Que dirais-tu d'une chanson en breton ou en occitan ? Mmmh. Ça fait pas repli sur un passé révolu ? Ça fait pas affreux communautariste de chanter dans la langue de sa grand-mère ? Tu crois que ça peut passer ?

Tu pourrais pas donner dans l'anglo-saxon ? C’est carrément up-to-date. (Pour mon copain Bab qui pige que pouic à la langue de Mickey : c’est carrément à la mode qui trotte.) « For the countless confused, accused, misused, strung-out ones an’ worse / An' for every hung-up person in the whole wide universe / An' we gazed upon the chimes of freedom flashing. » T’es sûr que y’a que Bab qui va pas comprendre ? Bah, tu peux fournir la traduction d’un chef-d’œuvre de Bob Dylan : « Pour les innombrables perdus, accusés, malmenés, rejetés et bien pire / Et pour tous les réprouvés de l’univers entier / Nous regardions étinceler les carillons de la liberté. » Euh... T’es sûr qu’on va pas encore te dire que c’est de la chanson chiante ? Tu crois que ça peut passer ?

C’est au sortir de ces longues réflexions torturées visant à rechercher un improbable consensus que j’ai finalement opté pour aut’chose. 

Veljo Tormis est un compositeur classique estonien un poil hors-catégorie. Sa spécificité est d’aller piocher dans le patrimoine traditionnel des pays baltes, de la Finlande et de la Carélie, de s’attacher aux langues finno-ougriennes que tu sais même pas que ça existe ces langues pour certaines en voie de disparition, et d’en faire des œuvres pour chœur réduit qui me plaisent très beaucoup. 

Raua needmine, Maudit soit le fer ! Les images sont chouettes mais intrigantes. Et, toi aussi, tu vas avoir de la misère à comprendre quoi ça raconte.  Je te mets un bout de la traduction et tu peux aller tout lire par exemple icitte. Ah zut ! Je crois bien que ça relève, ça encore, du domaine « pour adultes consentants ». 


Ô scélérat ! Fer perfide ! 
Fer perfide des mines maudites !
Mangeur de chair, rongeur d'os
Qui fait couler un sang innocent [...]

Nouvelle époque, nouveaux dieux et nouveaux héros,
Canons, avions,
Tanks et fusils.
Nouvel acier, nouveau fer. 
Intelligents, précis,
Puissants, les nouveaux exterminateurs
Sont équipés de matériel automatique auto-guidé,
Sont armés d’ogives nucléaires,
De fusées au dessus de toute atteinte
Des systèmes de défense.

Les couteaux et les lances,
Les haches, les hallebardes et les sabres,
Les frondes, les tomahawks et les boomerangs, 
Les arcs et les flèches, les pierres et les massues,
Les griffes, les dents, le sable et le sel,
La poussière, le goudron, le napalm et le charbon.

Une technologie nouvelle, d’avant-garde,
Le dernier mot de l’électronique,
Du prêt à voler dans toute direction
Que rien ne peut arrêter sur sa trajectoire,
Qui immobilise, rend incapable d’agir,
Sème la destruction totale,
Paralyse tout secours et toute défense,
Blesse et estropie, cause des pertes innombrables
Et tue, tue avec le fer, avec l’acier
Le chrome, le titane, l’uranium, le plutonium
Et une multitude d’autres éléments [...]

lundi 7 juillet 2014

La chanson du lundi


Tu promènes tes oreilles sur la toile. Ah tiens, cette chanson-là, tu l’avais un peu oubliée. Faudra la mettre un jour ou l’autre sur le carnet de route. Et tac, une de plus bien rangée dans le tiroir virtuel. Pour plus tard. Le lendemain tu te mets un disque. Ce lascar-là, c’est lui qui a écrit… ah faudrait quand même… Et encore une p'tite pour la route. Et elle, cette chanteuse qui enchante… un jour faudra bien… Et zou ! Une de plus sur le tas qui attend. Enfin bon, au rythme tranquille des publications, combien de temps pour venir à bout du stock de chansons dans le tiroir ?
———

— Comment ça va ? 
— Comme un lundi ! 

Ce dialogue des gens qui vont au chagrin, combien de fois l’a-t-on entendu ? Ce travail nécessaire pour assurer la subsistance mais dont on se passerait si volontiers tant il est ingrat. Au point que la sagesse populaire l’a nommé le chagrin. Même si le chômage a cabossé les rêves de farniente, dolce vita et sieste crapuleuse, le travail reste trop souvent vécu davantage comme un mal nécessaire, une malédiction, que comme un épanouissement bienheureux. Té la gauche ferait bien de réfléchir à deux fois au chagrin mais ce n’est pas le sujet du jour. Henri, un métallo avec qui j'ai bossé naguère, s’était improvisé rédacteur de dictionnaire : « Lundi, c’est un mot qui vient du latin et ça veut dire le premier jour pour le patron. » Et on ne l'aime guère. Le lundi. Et le patron. 
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Si tu faisais comme d’autres qui publient leur billet, leur photo ou leur chanson du dimanche ? Maintenant tu sais tout. Ou presque. Et c’est ainsi que tu lis aujourd’hui pour la première fois La chanson du lundi. Histoire de se faire du bien le lundi. 
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Photo Des pas perdus. Aujourd’hui, hasard d’une programmation parfaitement aléatoire, c’est Vincent van Gogh, une chanson de Philippe Forcioli. 

jeudi 26 juin 2014

Au secours, papa, j'ai vu un socialiste !






















Une photo à regarder bien bien bien. Laurent Pinatel, le porte-parole de la Confédération Paysanne, est plaqué au sol par des gestapistes. Ne râle pas devant ce mot : ce n’est pas moi le responsable de leur coupe de cheveux à la mode du Troisième Reich. 

Un gars très dangereux. Laurent Pinatel voulait parler au ministre de l’agriculture et c’est pour cela qu’il se retrouve traité comme un bandit.

Une question. Tu imagines Pierre Gattaz, le porte-parole du Medef, subir le même traitement parce qu’il veut causer à un quelconque ministre ?

Un détail historique (qui va t’amuser). La Confédération Paysanne est née du mariage en 1987 de la CNSTP, confédération des travailleurs paysans, et de la FNSP, fédération des syndicats paysans. Ce papa FNSP était né en 1981 — retiens bien cette date, elle a son importance — des militants paysans d’une organisation  nommée « Parti socialiste ». 

Une grosse commission (à te déchirer le trou du cul). Vers 1981 le « Parti socialiste » connaît quelques succès électoraux. Tout content, il imagine changer quelques bricoles de ci de là. La commission nationale agricole du « Parti socialiste » invite des non-adhérents, pour leurs compétences, à venir plancher régulièrement à ce sujet. C’est ainsi que Yves Manguy, membre de la CNSTP, siège aux réunions de travail de ladite commission. Yves Manguy qui deviendra, en 1987, le premier porte-parole de la Confédération Paysanne.

Une photo à bien regarder pour ne jamais oublier cette leçon de l'Histoire. Aujourd'hui fait pas bon avoir eu un papa socialiste. Aujourd'hui, si par malheur tu croises un socialiste contemporain, change de trottoir. Et s’il t’invite ici ou là, mon petit garçon, prends la fuite. Tu sais maintenant comment ça se termine.
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Gilles Roucaute chante « J’ai voté Front National ». Si son choix ne te convient pas, prends néanmoins le temps de l’écouter jusqu’au bout pour savoir comment ça se termine.

dimanche 15 juin 2014

« Tu resteras bien manger la soupe avec nous »

La gauche fonce dans le mur en chantant toujours les mêmes cantiques / 9
« Manger la soupe » demeure, dans le langage populaire, la manière la plus simple, et la plus juste, de décrire le repas quotidien. Même lorsque ce repas, comme certains soirs d'été au retour des grands travaux des champs, est un véritable banquet où se suivent les viandes, les poissons, et les bouteilles fines. Tout ce que l'on en retient, tout ce dont on fait état pour inviter quelqu'un à l'honneur de partager sa table, la joie de la moisson faite, la fierté de la récolte rentrée, tout ce qu'on lance au voisin qui a aidé, à l'étranger ou à l'ami que l'on veut retenir, c'est : « Vous resterez bien manger la soupe avec nous ? »

« Attention ! Nous sommes loin de l'offre désinvolte que l'on se fait trop souvent en ville : « Il faut absolument que vous veniez dîner à la maison, un de ces jours ». Ou entre hommes d'affaires : « Déjeunons quand vous voudrez ». Boutades hypocrites auxquelles il ne sera peut-être pas donné suite…

« Ici, l'on use pas de réserves mentales. « Restez manger la soupe » veut dire : « Vous êtes des nôtres. Restez pour partager avec nous, ce soir, non seulement la joie exceptionnelle de la fête, les vins et les rôtis, les charcutailles maison et les tartes rustiques, mais surtout ce qui fait d'ordinaire notre ordinaire, cette chose infiniment simple et humble et sans valeur marchande et commerciale, mais qui, à elle seule, nous faire vivre : la soupe ». 

Ainsi commence un livre de cuisine trouvé au hasard d'un vide-grenier. Lo topin de la Marieta (La marmite de la Marieta) de Françoise et Luc de Goustine, n'est pas un banal recueil de recettes et multiplie de telles remarques judicieuses. 

La compétition effrénée est la norme de notre société capitaliste. Les esprits en sont marqués au fer. Media comme politiciens ne cessent de nous opposer entre nous. Jeunes contre vieux, blancs contre basanés, « Gaulois » contre étrangers, de vague culture chrétienne contre tout aussi vaguement musulmane, hétéros contre homos, femmes contre hommes, « lève-tôt » contre chômeurs. Tu trouveras bien trois cents douzaines d'oppositions. 

La moindre virgule est prétexte à engueulades entre militants. Ré-instaurer parmi nous la culture du débat paisible, serein, courtois. Recréer entre nous la confiance qui fait défaut.

Ça passe par la discussion ? Mouais. Ça passe surtout par la fraternité d’une table partagée. Quand tu manges avec quelqu'un, vos divergences de vue restent courtoises. Peut-être même découvrirez-vous à force de tablées communes une proximité insoupçonnée. Un étatiste finira par accepter l'initiative créatrice d'un autogestionnaire et cessera de lui balancer dans la gueule que « c'est du privé » qu’il faut détruire au nom de la défense des services publics. Un républicain obsédé par les « Lumières » entendra qu'un libertaire n'est pas un affreux obscurantiste même s’il ricane de loupiotes s’accommodant si bien des diverses variantes du despotisme éclairé. 

Ce qui vaut pour le cercle des militants vaut pour tous. Après les branlées à répétition encaissées par la gauche nous devons larguer nos foutus tacots poussifs pour d'autres modèles. Oublier les certitudes. Oublier les catéchismes des chapelles rouges vertes noires. Cesser les homélies fort bien argumentées mais entendues par les seules grenouilles de bénitier rouge vert noir. Combien de textes savants — de leçons de catéchisme — sur les raisons de nos dernières branlées ? Ça fait trente ans qu’on en lit… T'en as pas marre de ces sermons ? T'en as pas marre des raclées et des régressions ?

Alors tourner la page. Rêver de nouveau. Faire deux exercices très difficiles pour des militants. 1) Se taire. Rester silencieux. Ah ça oui, je te l'ai dit, c'est trèèès difficile ! 2) Écouter. Se contenter d'écouter. Ah ça oui, c'est trèèès dur pour bien des militants. Écouter les voix discordantes dans un cadre où elles oseront s’exprimer. Revenir aux sources. Manger ensemble. Pas de banquets empesés servis par des traiteurs appointés. Pas de musique d’ambiance. Non, une simple tablée où le militant muet écoute. Le menuisier et la caissière, le facteur et la chômeuse causent en partageant la soupe, « cette chose infiniment simple et humble et sans valeur marchande et commerciale, mais qui, à elle seule, nous faire vivre. »
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Photo Des pas perdus, fournisseur officiel de pixels. Dans la veine de la bafouille du jour, la chanson du jour, « Les marchands » de et par Georges Moustaki.

mardi 10 juin 2014

La France vit au dessus de ses moyens


File d’attente à la caisse de SuperTruc. Devant la caissière trois loulous disjonctés. La crème de la crème des zonards. Des cas en or pour la corporation des psys. Qui, du reste, les connaît bien : ils fréquentent l’hôpital psychiatrique de jour. Le plus mûr a des chaussures à bascule à s’écrouler si tu lui souffles dessus. Le deuxième a consommé sévère, sûrement pas que de la bière, mais parvient à rester debout. Quasi plié à angle droit à regarder ses pieds qu’on se demande toujours comment on peut défier ainsi les lois de la pesanteur. 

Ils ont fait les commissions. Sur le tapis de la caisse une bouteille de rosé trône au milieu des boîtes de bière. 

La caissière téléphone à la caisse centrale. Pendant qu'elle enregistre les achats — trois comptes séparés : faut discuter pour déterminer qui paie quoi — Swann va faire un tour à la caisse centrale avec sa bouteille de rosé, revient, recause à la caissière. Swann porte des vêtements corrects, semble à jeun ou presque et c’est pas la première fois que je le vois ainsi ces derniers temps. Il se comporterait presque comme le gendre idéal et fait la morale à ses acolytes qui se tiennent pas comme il faut. Enfin bon, tu sais ce que c’est avec la caissière qui veut absolument faire payer toutes les bières, le temps passe vite. Et la file s’allonge. Et les clients s’impatientent.

Ouf, les voilà enfin partis tous les trois au rythme d’escargots asthéniques. Chaussures à bascule pris en cheville entre Équerre à grand gabarit et Swann, le seul conscient que ça sent le roussi, qui fait ce qu’il peut pour faire avancer son petit monde. Swann s'est peut-être acheté une conduite. N'empêche qu'à 26 ans — qui en paraissent bien vingt de plus — on ne le voit pas apte au moindre effort physique...

Dehors les attendent trois voitures avec des gyrophares bleus et des uniformes que je vais pas te dire combien y’en avait : ça ferait trop de chagrin aux ceusses qui veulent diminuer le nombre des fonctionnaires et réduire le train de l’État. Une nuée de keufs. Pour trois loulous incapables de courir deux mètres sur terrain plat. 

Bon, je voudrais quand même rasséréner le contribuable qui sommeille en toi : les frais kilométriques ne sont pas extravagants : le commissariat est juste à l’angle du parking de SuperTruc. 

Les keufs passent les bracelets à nos trois compagnons et les embarquent. On note au passage que les keufs portent des gants spéciaux pour pas choper la chtouille. Des gants, qu'on ne perce pas avec une aiguille, qui doivent coûter bonbon.

J’insiste sur l’aspect commercial de cette aventure. SuperTruc a fait payer les commissions de mes zonards avant l'arrivée policière. Y’a pas de petits profits ma brave dame… comme on dirait à la caisse centrale qui a appelé la flicaille.

La France vit au dessus de ses moyens. Dans les zéconomies à faire pour compétitiver à donf sur le marché mondial, Partageux propose de remplacer chaque escouade de keufs — munis de trois voitures à gyrophares partout, plus artillerie pour temps de guerre, plus uniformes, plus bracelets et gants spéciaux, tout ça aux frais du contribuable — par un seul psychiatre qui paiera sa garde-robe sur ses propres deniers. Ce sera bien moins cher, beaucoup plus efficace et, accessoirement, un peu plus humain. 
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Photo Des pas perdus. Entre deux caisses chante Les bêtes à cornes d’Allain Leprest. C'est extrait d'un concert pour enfants avec les chansons d'icelui.

mardi 3 juin 2014

Du côté de chez Swann

La tête rasée, des tatouages partout, des fringues façon Tintin après des aventures qui ont maculé, sali, déchiré. Swann a 19 ans la première fois que je le rencontre. Marche à côté d’un vélo de luxe. Le maraudeur qui m’accompagne connaît l’oiseau.

— Facile à tirer ?
— Putain non ! Deux antivols à niquer… Et des putains d’antivols !
— T’en veux combien ?
— Vingt euros. J’ai vu seulement après avoir niqué les antivols que le salopard avait aussi enlevé sa selle pour qu’on lui fauche pas. Fais chier ! Avec la selle j’en aurais tiré cinquante euros.
— Bah ! Tu restes compétitif pour un bijou qui tape à largement plus de mille balles en magasin…
— Ouais, mais moi, me faut la thune maintenant. Pas demain matin. Alors faut bien qu' j’adapte le prix à mon acheteur qui va surtout voir la selle qui manque… 

Swann a passé son enfance balloté de foyer en foyer. Personne n’a songé à le retenir au delà de ses 18 ans. Bon, le matériel, ça se remplace, on a une ligne budgétaire pour ça. Mais les éducs ont pas trop le goût pour la boxe sauvage. 

Alors, depuis, Swann squatte ici ou là. Un voisin le voit entrer dans une caravane sous un hangar. Va prévenir la dame de la Croix-Rouge sise juste à côté. Ça part d’un bon sentiment. C’est mieux que d’appeler les keufs. 

— Swann ! Je sais que t'es là ! Sors ! Tout de suite !
— Putain, con, merde, fais chier ! Qui c’est le salaud qui m’a cafté ? fait Swann de l’intérieur de la caravane.
— Personne. Y’a que toi pour faire ça ! C’est toi qui fais chier ! 

La dame souhaite conserver de bonnes relations avec le voisinage. Elle connaît bien sa clientèle. Y’en a pas un autre, dans tous ses protégés, pas un autre qui viendrait squatter le hangar juste à gauche de la Croix-Rouge quand juste à droite de la Croix-Rouge une maison à l’abandon fait portes ouvertes à la zone à iroquoises et treillis sans que personne n’y trouve à redire.

On croise Swann un soir de teuf. Ça fait bien dix fois que je le rencontre au même coin de la même place mais il ne me remet pas. Le bras rouge-violacé enflé comme un boudin XXXL. Ça lui fait un mal de chien. Un shoot qui a merdé sévère. On lui conseille les urgences. Pas sûr qu’il y soit allé. Mais peut-être que si finalement. Automédication impossible. À cette heure de la soirée on ne plus engourdir discret une boîte de paracétamol dans une pharmacie pour avaler dix ou vingt comprimés avec une boîte de 8,6. [Incise pour ceux de Guermantes, 8,6° c’est le degré alcoolique de la bière attitrée du zonard.]

Swann n’a guère plus de vingt ans quand le juge l’envoie au château pour lui apprendre les bonnes manières. Une année de sevrage à la dure pour un polytoxico. La zonzon, une église dit que c’est pour l’exemplarité. Une autre chapelle, que c’est pour la dissuasion. Une autre encore, pour l'éducation.

Le jour même de sa sortie de prison, Swann a tellement abusé de tout ce qui se fume, se sniffe, s’ingère, s’injecte, qu’il est resté à comater dans une cave les quatre jours suivants. 
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Photo Des pas perdus. Elisabeth Wiener chante depuis les alentours de 1970. Créatrice d'un groupe de meufs qui sillonnait les routes sous le nom de Castafiore Bazooka. Ici, le groupe, dans le droit fil de sa tradition personnelle, se nomme Callas Nikoff. En vrac elles chantent : Il est vraiment chelou ce keum ripou / Qui vient déro autour de ouam / Fait iech ce keum / Il est vraiment zarbi / Sa chetron me donne le sonfri / Sa chetron de gleubi / Me donne la chair de lepou.