Partageux rencontre des personnes cabossées par notre société libérale, change leur identité et ne mentionne ni son nom, ni sa ville pour qu'on ne puisse les reconnaître. « Devant la servitude du travail à la chaîne ou la misère des bidonvilles, sans parler de la torture ou de la violence et des camps de concentration, le "c'est ainsi" que l'on peut prononcer avec Hegel devant les montagnes revêt la valeur d'une complicité criminelle. » (Pierre Bourdieu) La suite ici.

lundi 5 janvier 2015

La dernière de Carcenac avec Hollande et Jaurès

Thierry Carcenac passe à Carmaux devant la statue de Jean Jaurès. Derrière la vitre fumée il a l’impression que la statue s’adresse à lui. Demande à son chauffeur de ralentir. La statue semble lui parler. Demande au chauffeur de repasser. Ouvre la vitre. L’impression persiste. Troublé, il descend de voiture et s'approche de la statue. Qui lui parle. 

— Thierry, je suis fatigué. Pourquoi m’a-t-on statufié debout alors que tous les généraux — ces ganaches ! — sont bien confortablement assis sur un cheval ? Fais quelque chose, ça fait trop longuement que je suis debout. Et après ça, prends ta retraite, ça t’évitera de continuer les bêtises… 

Carcenac prend l’avion derechef, file à l’Élysée avec les motards à gyrophare devant, entre en trombe dans le bureau de Hollande avec aux trousses une demi-douzaine d’huissiers hurlant que le Président en conférence ne peut pas être dérangé, interrompt la sieste présidentielle et rapporte à François dit le Mou la conversation qu’il vient d’avoir avec la statue de Jaurès. François Hollande se visse furieusement l’index sur la tempe, suggère à Carcenac de prendre du repos, de profiter de la neige, d’aller aux sports d’hiver. 

Mais devant l’obstination butée de Carcenac, il finit par accepter l’idée d’aller avec lui à Carmaux. On a déjà eu tellement de départs de socialistes aux poches trop pleines, évitons d'ébruiter que d’autres sont devenus complètement fous. Après son idée débile de barrage de Sivens puis ses propos délicats suite à la mort de Rémi Fraisse, tu imagines les gros titres des journaux si la presse apprend que le président du Conseil général du Tarn vient en avion à Paris pour me dire que la statue de Jaurès lui parle ! Autant que je me charge de le convaincre moi-même qu’il a des bouffées délirantes et qu’il doit passer la main. Ça me permettrait d’arrêter cette idiotie de Sivens en douceur et ce serait un bon point — hin hin hin — pour que je sois le candidat des écolos en 2017. De toute façon y’a pas grand-chose à faire à l’Élysée maintenant que la corvée des vœux est expédiée. Valls trouvera bien quelque chose pour distraire les journalistes cette semaine.

François Hollande et Thierry Carcenac prennent l’avion puis une voiture banalisée de la préfecture les conduit discrètement à Carmaux. Dès qu’ils en descendent, ils entendent tonner la voix de Jean Jaurès en furie.

— Thierry, bougre d’imbécile ! Tu es encore plus sot que je ne le pensais ! Je t’ai demandé un cheval et tu m’apportes un âne !
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Les gueux, les chiens, les soiffards / Z'ont tous accompli les pires forfaits. Le Cirque des mirages dans Le ticket. 

vendredi 2 janvier 2015

Ni l'amour de l'argent ni le goût du pouvoir


2015. Une année électorale. Deux occasions de remercier les fauxcialistes pour l'ensemble de leur œuvre. L'empreinte du soulier fortement imprimée en bas là où le dos perd son nom.  2015, année électorale. L’occasion de te ressortir une chanson oubliée derrière les fagots. Je donnerai ma voix, Jeanne-Marie Sens. Texte de Maxime Piolot, musique de Jean-Pierre Castelain. 2015. L'illustration présente les meilleurs gueux de Goutal.

Je donnerai ma voix
A celui qui n’aura
Ni l’amour de l’argent
Ni le goût du pouvoir
Mais ce désir ardent
D’embellir notre histoire

Je donnerai ma voix
A l’homme ou à la femme
Qui ne mentira pas
Pour être populaire
Et qui tiendra demain
Les promesses d’hier

Je donnerai ma voix
À celui qui saura
Qu’un vieillard a le droit
De ne plus être fort
Et d’exister encore
Les derniers de nos jours
Si nous en avons peur
C’est qu’il y a dans nos cœurs
Bien peu d’amour

Je donnerai ma voix
A celui qui voudra
Inventer des chemins
Qui mèneront si loin
Que chaque enfant
Sera poète ou musicien

Je donnerai ma voix
À l’homme ou à la femme
Qui verra que la terre
Est un être vivant
Qui respire et qui pleure
Comme un vieil océan

Je donnerai ma voix
À celui qui viendra
Sans mépris sans colère
Affronter la misère

La bêtise et l'ennui
De l’esprit et du corps
Tous les oiseaux blessés
Par le sang pollué
Des bateaux morts

Je donnerai ma voix
À l’homme ou à la femme
Qui se révoltera
Contre les préjugés
Sans se croire obligé
D’insulter le passé

Je donnerai ma voix
À celui qui saura
Qu’il est très important
De penser librement
Quand de tous les côtés
Chacun peut nous jurer
Que lui seul a trouvé
Dans son livre d’idées
La Vérité

Je donnerai ma voix

mardi 23 décembre 2014

Les brèves de Radio-Trottoir (2)

Une voiture vide s'arrête dans la cour de l’Élysée. François Hollande en sort.

Pensez Bibi a ses petites manies. Tous les matins, en partant au boulot, il achète Libération. Parcourt la première page puis le jette. Un jour un copain lui demande :
— Mais pourquoi tu achètes ce torche-cul que tu ne lis pas ?
— Je cherche un faire-part de décès.
— Tu ne regardes que la première page ! Les faire-parts sont dans les dernières pages...
— T’inquiète ! Celui que j’attends, il sera en première page !

Des pas perdus rend visite à un copain hospitalisé. 
— J’ai deux nouvelles, une bonne et une mauvaise.
— Commence par la bonne.
— Hollande a fermé son parapluie ! *
— Et l’autre ?
— La nouvelle n’est pas confirmée.
*(Fermer son parapluie : calancher dans la langue de ma mère.)

On a une nouvelle preuve de l’inexistence de Dieu. Si Dieu existait, Valls et Macron lui auraient déjà demandé de se serrer la ceinture.

Après de longues études bibliques Lou de Libellus a pu prouver qu’Adam et Ève étaient des Français moyens : ils vivaient au paradis et ils n’avaient rien à se mettre.

Mon copain Gauche de Combat est à l’article de la mort. Ses enfants sont là autour de son lit. GdC demande à son fils aîné qu’on fasse venir le secrétaire du Parti Socialiste. Le fiston est bien étonné mais papa est mourant… alors il s’exécute. Et GdC demande devant toute sa famille à adhérer au Parti socialiste. Le secrétaire, qui sait bien tout ce que GdC a pu écrire durant tant d’années contre le PS, n’ose pas aller contre la volonté d’un moribond et enregistre son adhésion. Après le départ du secrétaire, ses enfants en larmes demandent à Gauche de Combat pourquoi il a fait ça. 
— Puisque quelqu’un doit mourir, autant que ce soit un socialiste. Ça en fera encore un de moins. 
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Photo Des pas perdus. Dick Annegarn chante Pire.

mardi 16 décembre 2014

Les brèves de Radio-Trottoir

— Quelle est la meilleure route à suivre pour parvenir au libéralisme tel que l’entend le Medef ?
— La plus longue.

— Pourquoi la France est-elle l’un des pays les plus riches du monde ? 
— Parce depuis des décennies toutes les grandes entreprises et toutes les multinationales pillent le pays et il reste encore beaucoup à voler. 

Au cours d’une soirée mondaine dans le Tarn un professeur d’anglais se plaint que personne dans sa classe n'a pu lui dire qui était l’auteur d’Otello. Le capitaine des gardes mobiles, qui était à la soirée, téléphone au prof une semaine plus tard. « C’est un zadiste que nous avons arrêté à Sivens. Il a passé des aveux complets. »
 
Quand Ségolène Royal déclare ouverte la chasse au loup, les lapins partent à l'étranger. D’accord, ils ne sont pas des loups, mais ils n’ont pas de papiers pour le prouver.

Le Conseil national du Parti socialiste s’inquiète du nombre d’adhérents en chute libre. Finalement Cambadélis prend des décisions énergiques. 
— Quiconque recrutera un nouveau membre du Parti sera candidat présenté par le PS sans assister aux réunions. 
— Quiconque recrutera cinq nouveaux membres sera candidat présenté par le PS sans prendre sa carte.
— Quiconque recrutera vingt nouveaux membres recevra une attestation certifiant qu’il n’a jamais été membre du Parti. Il sera candidat certifié non-présenté par le PS. 

Dans une baraque à la fête foraine les braves gens demandent à la diseuse de bonne aventure de leur prédire l’avenir. Une question souvent posée est la date du départ de Manuel Valls. Et la maligne Manouche, en regardant dans sa boule de cristal, répond toujours :
— Je ne puis dire la date précise mais ce sera un jour de fête. 
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Illustration : La bataille de l'esplanade, œuvre majeure du conisme et sourire amusé devant le canular élevé au rang des Beaux-Arts. La chanson du jour : La femme du mineur, Graeme Allwright. Dans les chœurs Guy Béart et Raymond Devos.

mercredi 10 décembre 2014

Queues de cerises à durée déterminée


Dans Quartier Nord, François Ruffin raconte deux années d’expédition en terra incognita. Deux ans en terre étrangère. Étrangère à la classe politique. Deux ans dans le monde du chômage et des emplois précaires. Deux ans avec les fins de mois difficiles surtout que ça commence dès le 1er. Deux ans dans un chantier d'insertion d’exception.

A son tour, Gilles de Robien [alors maire d'Amiens] s’enthousiasme pour « ce cadre tout à fait exceptionnel » : « C’est vraiment une très belle initiative, et je tiens à le dire à tout le monde. (…) des gens qui travaillent, qui apprennent et qui sont heureux. (…) On peut suivre ce progrès considérable à la fois pour les hommes, je l’espère, et en même temps, pour la beauté de la ville. » Qui, en effet, persisterait dans la mélancolie avec la moitié d’un SMIC mensuel ? Le futur ministre de l’Education, lui, sait se contenter de peu, et se veut partageur : « Nous utiliserons d’autres dispositifs pour qu’un maximum d’Amiénois puissent bénéficier du chantier d’insertion. » Chaque habitant n’aspire, c’est bien connu, qu’à « bénéficier » d’une pareille opportunité…

François Ruffin raconte le choc entre les grands bourgeois obscènes qui vivent sur un autre planète et les gens de peu qui souhaiteraient juste vivre décemment avec un emploi fixe, un vrai salaire et un horizon dégagé. Pas avec un CES, contrat emploi solidarité, ou un autre « dispositif » au goût de queue de cerise à durée déterminée.

Dans ces pages [les procès-verbaux du conseil municipal]  l’indécence affleure : des notables, l’un médecin, l’autre assureur, etc., qui encaissent 30 000, 40 000 ou 60.000 francs chaque mois, se réjouissent, avec moult superlatifs, que 3.300 francs soient accordés aux manants. Le château contre le hameau, toujours, un idéal de charité, peuple des chômeurs qui se contenterait du pain et d’un burin. Et comment ces messieurs envisagent-ils d’épauler les CES ? En consolidant leurs contrats ? Non. En prévoyant un éducateur, une assistante sociale, une infirmerie ? Non. En leur assurant le minimum, c’est-à-dire leur sécurité ? Non, même pas.  


Un jeune garçon est mort dans le chantier d’insertion. Tué sous une avalanche de pierres. Les normes minimales de sécurité n’étaient même pas respectées.


Rue Lobau, à l'administration municipale, on retire les dossiers : balayeur, jardinier, gardien, etc., Minawar ratisse large. Autant de paperasses à remplir, CV à fournir, lettres de motivation à rédiger (mon boulot) [François Ruffin est l’employé aux écritures des copains en quête d’un taff], de quoi repousser l’échéance de la désespérance. Les retours parviendront chez Zoubir, au fil des semaines. Lui les transmettra à son frère avec précaution, pour le ménager : « Les listes sont bloquées », énoncent les courriers. Un an et demi plus tard, finalement, il passera les « tests », et échouera. Que pouvait-il, dans ce concours, lui le dyslexique face, par exemple, à Sofiane et à son BTS « force de vente » (on joue au foot ensemble) ? Que pouvait-il face à cette génération de bacheliers balayeurs ?

On peut rêver, un moment, puis on ne rêve plus : pas de CDI à l’horizon. La résignation prend le dessus, l’usure, comme un ressort qui se brise. Vite parfois, en six mois. On se prétend toujours « en intérim », mais la dernière mission remonte au siècle dernier. Le monde du travail s’éloigne, on le contemple à travers son hublot comme une autre planète. S’afficher comme « intérimaire » ne sert plus, alors, qu’à masquer une autre identité, passerelle discontinue, indolore, vers une marge que l’on ne nomme pas.

Quartier Nord c’est l’épopée de la guerre moderne. La guerre aux pauvres, la guerre aux gens modestes, la guerre à ceux qui n’ont que leurs bras et leur tête et pas de patrimoine pour faire bouillir la marmite. 

Car c’est une bataille, « l’insertion », qui réclame un mental, repartir au front, encaisser les défaites, ne pas s’écouter, d’abord, ne pas écouter en soi sa faiblesse, trop facile. C’est une lutte que  Norredine a engagée, lui et d’autres, pas des clones, non, mais une agressivité en commun, une agressivité sans coups ni injures, impalpable, dans le ton, les regards de défiance. On la dénonce, cette agressivité, et elle effraie. Contre elle, on en appelle au civisme. Ne reste que ça, pourtant, aux dominés qui n’ont pas renoncé : un avatar de pugnacité, oui, la rage à fleur de peau quand les bien nés réussissent sans combattre.

C'est pas Les Misérables du XXIe siècle mais ça devrait être au programme des lectures de toute la classe politique. Avec un stage de découverte obligatoire d'un an. Une immersion bigrement nécessaire quand la noblesse veut nous faire bosser le dimanche et la nuit. Quartier Nord de François Ruffin, Éditions Fayard.
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C’est la mer. Michel Tonnerre chante son grand-père engagé comme mousse à treize ans.

lundi 8 décembre 2014

De plus en plus de femmes et d’enfants à la rue

Courses dans l’épicerie du bourg. Arrive en vélo un gars qui demande la clé de « la maison ». Une ancienne maison où la mairie a rénové deux chambres avec toilettes et douche pour héberger les chemineaux de passage. Aujourd’hui l’épicière n’a pas la clé. La mairie est fermée alors elle téléphone derechef chez le maire. L’épouse du maire absent n’a pas la clé et conseille d’appeler Jacques. Coup de fil à Jacques qui apporte la clé dès que... Jacques, c'est un employé de mairie à la retraite qui continue à rendre service. 

Le gars cause avec moi en attendant Jacques. Il a l’habitude faire halte dans le bourg. Il vient de terminer la cueillette des pommes à 100 bornes au nord d’ici. Et il file pour la saison des noix à 150 kilomètres au sud d’ici. Un circuit bien rôdé. « C’est bien d’avoir un lit au sec et au chaud plutôt que de dormir à la dure. Et ici les gens sont sympas. T’as vu l’épicière ! Et sûr que Jacques va m'inviter à bouffer chez lui ce soir ou demain matin. Et la dernière fois c’est le maire qui m’a ouvert la porte. Sa femme cuisine comme un dieu. Il m’a demandé de poser la clé à l’épicerie en partant. Eh bien, moi qui fais des saisons depuis longtemps, tu peux me croire. C’est pas partout qu’on est reçu comme ça. » 

Deux chambres de secours pour 900 habitants ! Je rêve un instant. Si on avait la même proportion dans ma ville… 

Une personne va dormir dehors ? Tu appelles le 115. C’est le numéro qui gère l’hébergement d’urgence. Partout en France. Oui mais… le 115 refuse 95% des demandes à Toulouse. Faute de logements. 250 personnes qui dorment à la dure. Alors les travailleurs sociaux du 115 de Toulouse font grève lundi 8 décembre. Pour protester contre le manque chronique de logements d’urgence. 

Pas les seuls à râler. La FNARS, fédération nationale des associations d’accueil et de réinsertion sociale, est une vieille dame qui n’a pas trop l’habitude de taper du poing sur la table en cassant la vaisselle. Elle crie que dans le plus clair des villes françaises il y a pénurie de logements d’urgence. Les demandes au 115 ne sont pas satisfaites alors qu’il fait froid mais pas assez froid pour la sinistre ministre. La FNARS égraine le chapelet du malheur. À Lille plus de 500 demandes au 115 insatisfaites. À Lyon 170 chaque soir. À Bordeaux une centaine. Plus de 200 dans le Val d’Oise. Et puis aussi la Charente, l’Oise et la Saône-et-Loire parmi d’autres départements ruraux.

Et la FNARS demande des logements en nombre suffisant. Et de « garantir la non-remise à la rue forcée des personnes le matin. » Et remarque qu’il y a de plus en plus de femmes et d’enfants à la rue. Et parle de « situation catastrophique. » 

Le Figaro, journal gauchiste, nous apprend que « L’Europe a près de trois fois plus de logements vacants que de sans-abri. »
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À Limoges les travailleurs sociaux du Conseil général entament leur troisième semaine de grève. La présidente fauxcialiste refuse la médiation du Ministère de la Santé. 
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Une parmi trente photos de Yannis Youlountas. En Grèce, émeutes dans tout le pays pour l’anniversaire de l’assassinat d’Alexis Grigoropoulos et pour protester contre le sort fait à son copain Nikos Romanos.
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Le fonctionnaire par le Cirque des mirages. Fred Parker au piano. Yanowski au micro.

jeudi 4 décembre 2014

Une société invivable

Dans son excellent petit bouquin Au mépris des peuples,  François Xavier Verschave, écrit : « Chacun le sait ou le sent, la vie en société suppose un ensemble de valeurs, de services et de biens communs. Ce sont les bases concrètes de la cohésion sociale, les conditions mêmes de l'existence d'une société  vivable. Y a-t-il donc des sociétés invivables ? » 

Eh oui, cher regretté François-Xavier Verschave, il y a des sociétés invivables. Celle dans laquelle nous sommes actuellement. Je l'ai dit ce matin à une journaliste de Nord Littoral à Calais. Au delà de la question des migrants (qui sont traités ici avec un mépris inadmissible), c'est toute la déshumanisation du monde qui est posée. 

Avant mon rendez vous à Nord Littoral, je me suis rendu à la poste de Calais. Là il a fallu que je me fâche pour que la Poste ouvre les portes à une dame âgée, handicapée, qui attendait dehors dans le froid. Oui, nous sommes dans une société invivable. Une société, qui est caractérisée, par ce que le regretté Castoriadis a nommé La montée de l'insignifiance. Quel niveau d'insignifiance et de barbarie allons nous atteindre ? Nul ne le sait. Mais les signes sont là, nous allons très prochainement basculer dans ce que l'économiste François Partant a qualifié de L'après développement.


Ce message de Clément Wittmann est arrivé dans ma boîte à lettres électronique. Retransmis par une correspondante de ma ville. Loin, bien loin de Calais. Calais où la barbarie est sans limite. Passeurs d’hospitalités, un blogue, chronique cette barbarie quotidienne. À Calais la ZAD, zone à défendre, se nomme humanité.

En Isère, où la température hivernale tutoie les moins 20°C, Pierre & Vacances veut construire une bulle tropicale de trois hectares chauffée à 29°C. Au milieu de 1000 cottages. Sur une forêt rasée pour l’occasion. En détruisant une zone humide grande comme une dizaine de Sivens. En faisant payer aux collectivités locales — qui ont déjà donné le terrain pour une poignée de cerises — la facture des routes, réseaux électriques et tutti quanti. En assurant une rentabilité aléatoire par une niche fiscale. Une ZAD, zone à défendre, nous disent les objecteurs de progrès qui occupent la forêt de Chambaran à Roybon et font face aux miliciens masqués, armés, de Pierre & Vacances.



D’Athènes, en ce moment même [nuit du 2 au 3 décembre 2014] : Réoccupation populaire de l’École Polytechnique à Exarcheia, 41 ans après les événements de novembre 1973 (des anciens ont les larmes aux yeux et pensent que nous vivons un autre moment historique) et barbecues de bus et banques aux fines herbes aux alentours. 

L'ambiance dans l'enceinte de ce lieu historique est extraordinaire. Les CRS suréquipés n'arrivent pas à nous déloger. Beaucoup de tags à la mémoire de Rémi Fraisse et en soutien à la grève de la faim du jeune emprisonné Nikos Romanos. Distribution solidaire de sérum, citrons, mallox contre les lacrymogènes balancés comme du napalm depuis l'extérieur. Ça dépave, ça débat, ça écrit sur les murs et sur les corps, ça chante. Que la fête commence ! On attend vos messages de soutien ! Bises de nous tous à Exarcheia !


Yannis, membre de l'assemblée d'occupation de l’École Polytechnique. Yannis des ZAD du monde entier, Athènes, Val de Suza, Testet, etc.


Quand l’ami Yannis Youlountas envoie un texto — parce que oui, tu viens de lire son texto ! — il est aussi bavard que lorsqu’il cause… Mais l’avantage est que je n’ai rien à ajouter. 

Hormis que tu ne dois pas rater son film Ne vivons plus comme des esclaves ! s’il passe près de chez toi. Un film militant réalisé par un amateur avec un appareil photo. Voilà une terre aride réservée aux inconditionnels purs et durs ? Ben non, pas du tout, c’est du très bon boulot et on passe un très bon moment. Et ce film d’excellente facture donne la pêche ! Tu peux aussi le voir sur la toile.
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« On ne peut pas, comprenez bien / Accueillir toute la misère / Mais où vont les êtres humains / Que l'on reconduit aux frontières » Frontières de Jofroi, chanteur du Belgistan.

dimanche 30 novembre 2014

Le plus excellent symbole du peuple, c’est le pavé.

« T’es fendue sur le devant, t’as un trou au cul et une bouche charnue. T’as ce qu’il faut pour faire la pute si t'as rien d'autre pour bouffer. On veut plus mettre de pognon pour s’occuper des déchets de la société comme toi. T’as 18 ans maintenant, tu te démerdes. Dégage ! » Voilà ce que dirait Marie-Françoise Pérol-Dumont, présidente du Conseil général de la Haute-Vienne, à une gamine de l’ASE, aide sociale à l’enfance, qui a 18 ans aujourd’hui et sera à la rue ce soir.
C’était naguère le rôle de l’Assistance Publique et plus récemment de la DDASS, direction départementale de l’action sanitaire et sociale. Le Conseil général s’occupe des enfants « placés ». Jusqu’à dix-huit ans mais souvent plus. À dix-huit ans, apprenti, en formation, lycéen ou étudiant, on est rarement capable de se débrouiller tout seul dans la vie. C’est pourquoi, comme tu le fais avec tes enfants,  le Conseil général continue à aider un jeune placé — « un gosse de l’Assistance » comme on l'entend encore souvent — jusqu’à ses 21 ans quand c’est nécessaire. 
Et voilà que les conseillers généraux de la Haute-Vienne ont voté. Pour faire des économies. Le jour des dix-huit ans c'est terminé. Un coup de pied au cul en guise de bougie d'anniversaire. Que les jeunes se démerdent ! Le Conseil général de la Haute-Vienne ne s’en occupe plus. Faut faire des zéconomies pour payer les petits copainsVinci, Bouygues, Eiffage et compagnie.
Chaque jour voit un nouveau retour à la barbarie et — résultat — les électeurs de Limoges ont licencié sans préavis leur maire socialaud en 2014. Les électeurs de Haute-Vienne licencieront les déconseillés généraux socialauds en 2015. Bon débarras ! Qu'ils crèvent la gueule ouverte devant une porte fermée de Pôle-pas d’Emploi !
Mais, dans l'abomination, il y a cette chose magnifique. 

Quand ils ont appris la saloperie votée en loucedé, les travailleurs sociaux du Conseil général se sont mis en grève. Ouais mon gars ! En grève. Pas pour leur pomme. Non. En grève pour les gosses qui, demain, seront à la rue. En grève pour les jeunes qui, demain seront dans la misère. Contraints de dormir dehors, de faire la pute ou de trimer sans fin pour un patron esclavagiste. En grève pour refuser la barbarie. Chapeau bas ! L’humanité se lève. Grandeur d'âme contre grandeur en béton armé.
Et ils se bougent le cul, ces grévistes ! Voilà encore une ZAD, une zone à défendre, installée sur le domaine d'un Conseil général ! Comme à Notre-Dame-des-Landes le triton à crête. Comme à Sivens la renoncule à feuille d’ophioglosse. À Limoges les jeunes majeurs méprisés.

Et ils se bougent le cul, ces grévistes ! Depuis le 10 novembre, ils écrivent, pétitionnent, manifestent, campent, occupent, alertent la presse, tannent les élus. Font des apéros militants, des grillades, des soupes populaires. Ils tempêtent. Pour une idée « relativement stupide et bête » 1 : la fraternité. 
Oh ! Vite ! Baissez-vous madame ! Attention ! Vite ! Madame la présidente de la Haute-Vienne, vous aviez oublié Victor Hugo : « Le plus excellent symbole du peuple, c’est le pavé. On marche dessus jusqu’à ce qu’il vous tombe sur la tête. »
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La pétition en ligne. Tu signes vite avant d'oublier. Vite !
Une page fessebouc avec d'autres liens. 
1- Citation historique du président du CG du Tarn après la mort de Rémi Fraisse.
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« Et maintenant pour les manifestants, les grenades, on les tire à bout portant. » En 1972 Colette Magny publie Répression, disque-brûlot avec notamment quatre chansons-collages sur le BPP Black Panther Party.

jeudi 27 novembre 2014

Ordures ! Fumiers ! Socialauds ! Assassins !


Septembre. Il fait la manche en jouant de la flûte dans les rues. La première rencontre est ardue. Il accepte un café avec un geste de la tête et on n’entendra pas le son de sa voix. 

Octobre. Après une série de cafés bi-hebdomadaires José commence à parler un peu. Il est espagnol et vient d’arriver dans notre ville. 

Novembre. C’est un ancien musicien professionnel grand amateur de Blues. Son visage s’éclaire quand on commence à balancer les noms de bluesmen qui ont fait pleurer les guitares du Mississipi. La pluie et le crachin humidifie tout et José nous raconte qu’il a du mal à dormir dans son sac de couchage humide. Alors il picole — encore plus… — pour se réchauffer.

Décembre. Voilà déjà un moment qu’on conseille à José de se mettre au chaud. À chaque fois je lui parle de Vincent, le directeur de l’Escalier. Un brave garçon sympathique qui le recevra bien et — mais non ! — ne lui confisquera pas sa bouteille vu qu’il sait vivre ! C'est pas un barbare !

Le thermomètre plonge brutalement en dessous de zéro. Je m’inquiète. Et Vincent me raconte que José dort à l’Escalier depuis plus d’une semaine. Quand l’éduc de rue s’est fait pressant pour l’inviter à dormir à l’Escalier, José a demandé à causer avec « Monsieur Vincent et personne d’autre ». Ça tombait bien : Vincent accompagnait l’éduc de rue. 

« Les maraudeurs, vous avez fait un putain de bon boulot. Sans votre patience infinie, jamais on n’aurait fait dormir au chaud un gars aussi désocialisé ! » José a passé le reste de l’hiver à l’Escalier. 

Cette année les hébergements d’urgence n’ouvriront plus le premier novembre comme c’était le cas depuis belle lune. Mais seulement à partir de moins cinq degrés centigrades. Le discours des fumiers qui nous gouvernent annonçait « la fin de la gestion au thermomètre ». 

Tu sais pourquoi je suis en rage à tuer les socialauds à coups de fourchette dans les yeux. Comme je ne suis pas adepte de la peine de mort, même pour ces ordures, je me contenterai de les punir avec mon bulletin de vote. 

Et, chers camarades du FdG, lisez deux fois plutôt qu’une. Faudra surtout pas me demander « discipline républicaine » ou « faire barrage à... » parce que je ne voterai pas non plus pour les ceusses qui auraient l’impudence de demander ça. 

On ne vote pas pour des ordures, des fumiers, des socialauds. On ne vote pas pour les assassins de Rémi Fraisse. On ne vote pas pour les assassins des pauvres sans logis. On les punit.
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Photo Des pas perdus. « Et vous les rasés et les skins / Car la merde n'a pas d’épine / Rotez vos Kros, pissez vos Leffes  / Venez casser du SDF / Venez tous au bal du malheur / Plus on est de fous plus on meurt » Le bal du malheur, Claude Astier et les frères Sakarine.

mardi 25 novembre 2014

Le vote coincé du cul, on n’en veut plus !

S’interroger — gauche, écologistes, socialistes, communistes, libertaires ou autre terme à ton goût — sur les difficultés à être écoutés des jeunes, des classes populaires, de ceux qui ne sont pas militants, de ceux qui ne sont pas membres d'une organisation, c’est à dire de la majorité de la population. Ce qui implique de nous remettre en cause. 

Nous remettre en cause, ce n’est pas abandonner nos idées comme on l’entend trop souvent. C’est les remettre sur la table et chercher à comprendre pourquoi elles ne sont pas ou ne sont plus écoutées. Comme Jacques Sapir et bien d’autres on a cette impression tenace que les citoyens n’aiment plus trop l’eau tiède. Faut dire qu’on leur en a beaucoup servi ces dernières décennies. 

L’eau tiède, c’est par exemple le droit de vote des étrangers pour les élections municipales. On en cause. Et puis on en recause. Et ça sera pour plus tard. Et ça fait trente-cinq ans que ça dure.

Et, quand on y réfléchit, le droit de vote des étrangers pour les élections municipales, c’est tout de même une idée bien alambiquée qui ne va pas pisser loin. C’est pas avec ça qu’on va changer la vie des chibanis, les vieux qui ont passé leur vie sur nos chantiers ou dans nos usines... 

Allons faire un tour dans un passé virtuel. Toi ma poulette, tu t’imagines revendiquer le droit de vote — limité aux élections municipales afin de ne fâcher personne — pour les femmes ? Ça t'aurait enthousiasmée, toi ma cocotte, une telle revendication ? Tu penses vraiment, toi ma choupette, que si on était passé par cette étape — transitoire, pédagogique et peut-être consensuelle — la cause des femmes aurait gagné du temps ? Je ne te sens pas trop convaincue...

La radicalité c’est de revenir à la Révolution française. Elle détermine qui est Français. La Révolution met à la poubelle toutes les idées anciennes sur la nationalité dont la religion. Faut songer qu’à l’époque c’était vachement important de se demander si les Juifs pouvaient être Français... L’Assemblée nationale décrète en 1790 « est Français qui vit en France depuis plus d’un an. » À la différence de l’ancien Régime, devenir Français n’est plus soumis à l'autorité de l’État : il suffit de remplir les conditions prévues. 

En revenir à la Révolution permet de marquer une différence radicale. On ne pactise pas avec nos opposants. On ne cherche plus à négocier un compromis introuvable. On affirme un principe : Toute personne vivant et travaillant en France depuis x temps obtiendra la nationalité française si elle la demande. À nouveau, comme avec les Révolutionnaires, devenir Français n’est plus soumis à l'autorité de l’État. On ré-instaure une procédure simple et on en finit avec ce parcours du combattant où, face à un bureaucrate soupçonneux, tu dois avoir une licence de français, un maîtrise de droit, un doctorat en sciences sociales,  un excellent revenu et une patience d’ange pour dégoter une carte d’identité française. 

C’est sûr qu’on n'aura cet accès simple à la nationalité française avant belle lune. Mais on n’est pas parvenu à obtenir la toute petite avancée d'un ridicule droit de vote limité aux municipales. La politique des petits pas fonctionne mal. On l’a vu avec le droit de vote pour les femmes où on est passé de peau de balle à tout d’un seul coup. « Le vote coincé du cul, on n’en veut plus ! On veut revenir à la simplicité de l’Assemblée nationale de 1790… » On marquerait les esprits au lieu de perdre notre crédibilité avec des vasouillages. Ça ferraillerait dur. Eh bien oui. Comme jusqu’au jour où les femmes ont obtenu le droit de vote. 

On serait des irresponsables. Eh bien oui. Comme lorsqu’on a donné le droit de vote aux curés puisque ce n’était pas aux femmes qu’on accordait ce droit mais à des êtres faibles si influençables dans les sacristies…
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Femme au confessionnal, photo Des pas perdus. Elle a d'abord chanté sous le nom, curieux pour une fille toute seule, de Paul et Robin. Marion Rouxin, Ballade pour un non.